L'indomptable
Journaliste du Devoir
Il a été mon héros et mon tortionnaire. À mes yeux de petite fille, ce beau-père intransigeant et colérique à ses heures avait volé la place de mon papa auprès de ma maman, que rien ne semblait destiner à un divorce. Il ruait facilement dans les brancards, se souciait peu des détails ménagers, trop ordinaires, et ne manquait jamais une occasion de me rappeler l'enfant gâtée que j'étais. Mais c'était aussi un intellectuel et esthète extrêmement sensible, fin cuisinier et charmeur à sa manière. Si bien qu'auprès de lui j'ai appris la vie, ses laideurs et ses beautés.
Surtout, il incarnait pour moi le journaliste idéal: homme de terrain et de convictions, polémiste, il osait crier ce que tout le monde disait tout bas, fustigeait toutes les hypocrisies, même s'il fallait pour cela envoyer promener patrons et amis. Je me souviens particulièrement de l'époque où il signait ses reportages internationaux pour Le Point.
L'homme ressemblait finalement à son Valcourt d'Un dimanche à la piscine à Kigali. Mais l'aura du vrai héros en moins, car pendant qu'il dénonçait les horreurs du monde, il pouvait devenir un être égocentrique, parfois difficile avec ses proches, comme si, à force de dénoncer les horreurs du monde, il avait oublié comment aimer et préférait s'emmurer en lui-même. Un homme sans compromis, qui avait l'art de se mettre à dos même ceux qui l'aimaient.
Puis, il est devenu auteur, un auteur dont j'admire l'écriture sobre et les récits pleins d'humanité et de réalisme. Qui aurait cru qu'il consacrerait une bonne part de sa production littéraire à cette cellule familiale qui lui semblait si étrangère? C'est peut-être cette étrangeté qui tient lieu de personnage principal dans ses romans. L'étrangeté face à l'humain, le pire comme le meilleur.
L'oeuvre littéraire, aussi lucide et transcendante soit-elle, rachète-t-elle le comportement de l'homme, du père, du mari? J'ose répondre oui. Mais je ne fréquente plus Gil Courtemanche depuis plus de 20 ans, et je peux me contenter des amendes très honorables de ses romans. C'est l'éternel dilemme entre la clairvoyance de l'artiste et la difficulté des relations humaines.
La fulgurance de ton style nous manquera, Gil. L'homme que tu étais aussi, avec ses qualités et ses défauts. J'aurais souhaité te lire encore longtemps dans ces mêmes pages ainsi que dans tes romans.
Je veux aussi dédier ce texte à ta fille unique Anne-Marie, ma demi-soeur et ta première véritable héroïne. Grâce à elle et à tes lecteurs, tu ne meurs pas tout à fait seul.
Il a été mon héros et mon tortionnaire. À mes yeux de petite fille, ce beau-père intransigeant et colérique à ses heures avait volé la place de mon papa auprès de ma maman, que rien ne semblait destiner à un divorce. Il ruait facilement dans les brancards, se souciait peu des détails ménagers, trop ordinaires, et ne manquait jamais une occasion de me rappeler l'enfant gâtée que j'étais. Mais c'était aussi un intellectuel et esthète extrêmement sensible, fin cuisinier et charmeur à sa manière. Si bien qu'auprès de lui j'ai appris la vie, ses laideurs et ses beautés.
Surtout, il incarnait pour moi le journaliste idéal: homme de terrain et de convictions, polémiste, il osait crier ce que tout le monde disait tout bas, fustigeait toutes les hypocrisies, même s'il fallait pour cela envoyer promener patrons et amis. Je me souviens particulièrement de l'époque où il signait ses reportages internationaux pour Le Point.
L'homme ressemblait finalement à son Valcourt d'Un dimanche à la piscine à Kigali. Mais l'aura du vrai héros en moins, car pendant qu'il dénonçait les horreurs du monde, il pouvait devenir un être égocentrique, parfois difficile avec ses proches, comme si, à force de dénoncer les horreurs du monde, il avait oublié comment aimer et préférait s'emmurer en lui-même. Un homme sans compromis, qui avait l'art de se mettre à dos même ceux qui l'aimaient.
Puis, il est devenu auteur, un auteur dont j'admire l'écriture sobre et les récits pleins d'humanité et de réalisme. Qui aurait cru qu'il consacrerait une bonne part de sa production littéraire à cette cellule familiale qui lui semblait si étrangère? C'est peut-être cette étrangeté qui tient lieu de personnage principal dans ses romans. L'étrangeté face à l'humain, le pire comme le meilleur.
L'oeuvre littéraire, aussi lucide et transcendante soit-elle, rachète-t-elle le comportement de l'homme, du père, du mari? J'ose répondre oui. Mais je ne fréquente plus Gil Courtemanche depuis plus de 20 ans, et je peux me contenter des amendes très honorables de ses romans. C'est l'éternel dilemme entre la clairvoyance de l'artiste et la difficulté des relations humaines.
La fulgurance de ton style nous manquera, Gil. L'homme que tu étais aussi, avec ses qualités et ses défauts. J'aurais souhaité te lire encore longtemps dans ces mêmes pages ainsi que dans tes romans.
Je veux aussi dédier ce texte à ta fille unique Anne-Marie, ma demi-soeur et ta première véritable héroïne. Grâce à elle et à tes lecteurs, tu ne meurs pas tout à fait seul.
|
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
|
Envoyer Fermer
Haut de la page

