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Jacquot à Versailles

Martin Bilodeau   10 février 2012  Cinéma
Le Devoir à Berlin - Le jour 1 de la 62e Berlinale s'est levé sur des images de crépuscule: les dernières heures de la monarchie à Versailles racontées par le Français Benoît Jacquot dans Les adieux à la reine, une œuvre intimiste, en demi-teintes, à moitié réussie. Le festival a en même temps ouvert les yeux sur un trio d'actrices splendides (Diane Kruger, Virginie Ledoyen, Lea Seydoux) qui, accompagnant le cinéaste qui les a dirigées, ont par la même occasion apporté un peu de lumière et de glamour à une ville transie, enfermée dans la grisaille de l'hiver.

«Platon disait que le beau est la splendeur du vrai, rappelle Benoît Jacquot, invité en conférence de presse à expliquer la beauté des trois actrices qu'il a fait tourner. Une belle femme, pour moi, n'est belle que si elle est vraie. Ce que j'attends des actrices, au-delà de leur beauté, c'est qu'elles soient vraies, et que du coup leur beauté soit vraie. Le cinéma est un instrument de vérité, contrairement à ce que disent certains qui y voient l'instrument du mensonge.»

La beauté est aussi une prison. Pas étonnant, donc, que l'enfermement, l'isolement, l'ignorance soient les vecteurs principaux de ce tableau d'époque dans lequel chaque personnage est prisonnier de son rôle, de ses sentiments, de son rang. Décliné sur quatre jours (de la prise de la Bastille à la capitulation des monarques), le récit est raconté du point de vue de Sidonie (Seydoux), lectrice de la reine, personnage fictif issu de l'imagination de Chantal Thomas, dont le roman a inspiré le scénario de Gilles Taurand (Les roseaux sauvages, L'autre Dumas).

La jeune fille, dont la psychologie manque de définition et de clarté, idolâtre Marie-Antoinette (Kruger), sans se rendre compte, comme du reste les autres membres de la cour, que leur isolement a cultivé leur ignorance face au peuple, dont le cri à l'extérieur des grilles se rapproche de Versailles tel un orage. L'insouciance de la reine, qui se voilera d'inquiétude au fil des jours puis des heures, s'exprime avant tout par son amour éperdu pour Gabrielle de Polignac (Ledoyen), enjeu de ses jours et de ses nuits, contre lequel elle se sent impuissante, asservie, trahie.

«Je ne voulais pas la juger», explique Diane Kruger, consciente des attentes qu'un film de cette nature, avec un personnage de cette envergure, peut créer auprès du public. Consciente aussi de l'apport considérable de la fiction dans cette histoire qui se superpose à l'Histoire sans prétendre en être. Sofia Coppola avait la même intention en tournant son extravagant Marie-

Antoinette, dont l'échec cuisant est encore frais dans les mémoires. Cela dit, Jacquot est allé dans une tout autre direction, privilégiant un traitement intimiste, réaliste, qui respecte le passé sans fuir le présent. «Il y a deux façons de faire des films historiques, dit-il. Par une approche historiographique, ou antiquaire, avec le souci de composer un monde en soi, qui appartient au passé. Ou par une approche qui vise à rendre le plus contemporain et le plus présent possible, sans anachronisme, ce qu'on est en train de représenter. C'est ma manière à moi.»

Par leurs styles de jeu légèrement différents (émotif pour Kruger, cartésien pour Ledoyen, distancié pour Seydoux), les trois actrices participent à créer un univers qui n'est ni hier ni aujourd'hui, à rester naturelles au sein d'une distribution qui déclame parfois comme au théâtre. «Même si elles sont en costumes, même si elles évoluent dans un décor d'un autre temps, j'essaie de donner à mes interprètes le sentiment qu'il n'y a pas de rupture, de saut, entre le moment où elles sont en train de tourner et celui qu'elles sont en train de représenter. Du coup, le film donne cette impression de présence et de présent.»

Or la modernité de Jacquot est démodée. Son approche, parfois gracieuse, souvent maladroite, trahit un manque d'abandon. Chaque plan, ultra composé, laisse sentir son intervention. Sa mise en scène fébrile, qui privilégie les longs travellings avant dans les couloirs focalisés sur le chignon de sa jeune héroïne, appartient à un autre temps. Pas celui du XVIIIe siècle, restons calmes, mais pas non plus celui du XXIe.

Paradoxalement, c'est dans le XXIe siècle, particulièrement dans les secousses et les débordements engendrés par le printemps arabe, que Les adieux de la reine trouve ses plus éclairants échos. Les créateurs du film, qui ont tourné l'année dernière à Versailles et dans les studios de Babelsberg, n'avaient pas prévu ce parallèle. Mais la synchronicité mérite d'être commentée.

«On n'a pas essayé de faire un film qui résonne, soutient Diane Kruger. Toute révolution, quelle qu'elle soit, provient de l'abus de pouvoir et de l'abus de l'argent. Ce sont des phénomènes que nous observons encore aujourd'hui.» Jacquot acquiesce: «Où qu'elles se produisent, quelle que soit l'idéologie qu'elles défendent, toutes les fins de règne, depuis la nuit des temps jusqu'à maintenant, ont des traits communs, ressemblent à un naufrage, précédé d'un vent de panique, et c'est ce dont il est question ici. Pour la France, la Révolution représente un moment de bascule comme il n'y en a pas eu beaucoup depuis que l'Europe existe.»
 
 
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