Littérature étrangère - Fictions critiques
Enrique Vila-Matas et Carlos Liscano passent aux aveux
L'art du monologue, de la conversation débridée avec soi-même, de la pirouette critique, Enrique Vila-Matas s'y connaît. Avec la littérature et la bibliomanie, c'est sans doute l'essentiel de son fonds de commerce.
Il en fait une fois de plus la démonstration dans Chet Baker pense à son art, un petit livre qu'il faut lire comme une sorte de testament crypté et qui se positionne d'emblée en marge de la production habituelle de l'écrivain espagnol (Bartleby et compagnie, Le mal de Montano).
L'écrivain espagnol — qui, de son propre aveu, se fait passer pour un critique — y met en question la possibilité du récit à notre époque, confrontant la littérature qui fait le choix de la rassurante et «illusoire succession des faits».
Il tente de réconcilier, avec ses ruses habituelles et un sourire chargé d'ironie au bord des lèvres, les «écrivains prétentieux et leurs jumeaux idiots». Les difficiles et les autres, incarnés aux fins de sa démonstration par Simenon (auteur notamment des Fiançailles de M. Hire) et par Joyce. Verdict sommaire: «La littérature Hire naît de son incapacité à supporter le désordre inconsidéré de la vie.»
L'art de Vila-Matas réside tout entier dans la posture. Pensez à une sorte de luthier qui détiendrait la recette secrète d'un vernis inimitable. L'écrivain en samouraï, selon Roberto Bolaño: «Avoir du courage en sachant dès le départ qu'on sera battu et aller au combat: voilà ce qu'est la littérature.»
Écrire par horreur du vide
La vérité? Vila-Matas fait ses propres lois, invente les ordres fêlés dont il devient membre. Il imagine des livres et des auteurs, comme cette Susan Strand dont on aimerait bien lire Les illisibles. Un livre qui semble passionnant et qui, vérification faite, n'existe tout simplement pas. Le visage de Vila-Matas s'illumine d'un sourire en forme de «Je t'ai eu». Et Chet Baker, dans tout ça? À peu près aucun rapport. Un autre truc sorti de son chapeau mou.
Moins ludique est la démarche de Carlos Liscano, écrivain uruguayen, auteur de L'écrivain et l'autre (Belfond, 2010). Liscano entretient un rapport pour le moins ambigu avec l'écriture, frôlant l'aquoibonisme, marqué par les treize années qu'il a passées dans une prison de Montevideo pour son engagement dans le mouvement Tupamaros, un mouvement politique d'extrême gauche. Treize ans à se maintenir en vie par l'écriture d'un «roman mental» qu'il a mis ensuite des années à «retranscrire», notamment au cours d'un long exil en Suède.
«Je ne devrais pas être écrivain, ni rien de ce genre. Je devrais avoir une petite épicerie à La Teja. Vendre du riz, de la farine, du maté, des pommes de terre. Saluer les voisines tous les matins. Tout le reste a été inutile, désir démesuré, vanité, grandes aspirations de petite tête.» Doutes littéraires et aquoibonisme généralisé: Le lecteur inconstant est une sorte de journal de création, un almanach qui souligne le passage des saisons, l'immobilité générale.
Un beau témoignage d'intranquillité. Sur Vie du corbeau blanc, le court roman dont l'écriture s'est fait en parallèle: «J'ai essayé de réécrire Moby Dick et j'ai failli me noyer.»
Pour écrire, il faut être un peu irresponsable, reconnaît Liscano. Il faut savoir perdre son temps, être capable de faire quelque chose pour rien. Comme de creuser un puits au milieu d'un champ et de le reboucher tout de suite après en avoir enlevé toute la terre. «On écrit par horreur du vide.» Et c'est ici qu'il rejoint Vila-Matas.
***
Collaborateur du Devoir
***
Chet Baker pense à son art
Enrique Vila-Matas
Traduit de l'espagnol par André Gabastou
Mercure de France
Paris, 2011, 176 pages
***
Le lecteur inconstant suivi de Vie du corbeau blanc
Carlos Liscano
Traduit de l'espagnol (Uruguay) par Martine Breuer et Jean-Marie de Saint-Lu
Belfond
Paris, 2011, 372 pages
Il en fait une fois de plus la démonstration dans Chet Baker pense à son art, un petit livre qu'il faut lire comme une sorte de testament crypté et qui se positionne d'emblée en marge de la production habituelle de l'écrivain espagnol (Bartleby et compagnie, Le mal de Montano).
L'écrivain espagnol — qui, de son propre aveu, se fait passer pour un critique — y met en question la possibilité du récit à notre époque, confrontant la littérature qui fait le choix de la rassurante et «illusoire succession des faits».
Il tente de réconcilier, avec ses ruses habituelles et un sourire chargé d'ironie au bord des lèvres, les «écrivains prétentieux et leurs jumeaux idiots». Les difficiles et les autres, incarnés aux fins de sa démonstration par Simenon (auteur notamment des Fiançailles de M. Hire) et par Joyce. Verdict sommaire: «La littérature Hire naît de son incapacité à supporter le désordre inconsidéré de la vie.»
L'art de Vila-Matas réside tout entier dans la posture. Pensez à une sorte de luthier qui détiendrait la recette secrète d'un vernis inimitable. L'écrivain en samouraï, selon Roberto Bolaño: «Avoir du courage en sachant dès le départ qu'on sera battu et aller au combat: voilà ce qu'est la littérature.»
Écrire par horreur du vide
La vérité? Vila-Matas fait ses propres lois, invente les ordres fêlés dont il devient membre. Il imagine des livres et des auteurs, comme cette Susan Strand dont on aimerait bien lire Les illisibles. Un livre qui semble passionnant et qui, vérification faite, n'existe tout simplement pas. Le visage de Vila-Matas s'illumine d'un sourire en forme de «Je t'ai eu». Et Chet Baker, dans tout ça? À peu près aucun rapport. Un autre truc sorti de son chapeau mou.
Moins ludique est la démarche de Carlos Liscano, écrivain uruguayen, auteur de L'écrivain et l'autre (Belfond, 2010). Liscano entretient un rapport pour le moins ambigu avec l'écriture, frôlant l'aquoibonisme, marqué par les treize années qu'il a passées dans une prison de Montevideo pour son engagement dans le mouvement Tupamaros, un mouvement politique d'extrême gauche. Treize ans à se maintenir en vie par l'écriture d'un «roman mental» qu'il a mis ensuite des années à «retranscrire», notamment au cours d'un long exil en Suède.
«Je ne devrais pas être écrivain, ni rien de ce genre. Je devrais avoir une petite épicerie à La Teja. Vendre du riz, de la farine, du maté, des pommes de terre. Saluer les voisines tous les matins. Tout le reste a été inutile, désir démesuré, vanité, grandes aspirations de petite tête.» Doutes littéraires et aquoibonisme généralisé: Le lecteur inconstant est une sorte de journal de création, un almanach qui souligne le passage des saisons, l'immobilité générale.
Un beau témoignage d'intranquillité. Sur Vie du corbeau blanc, le court roman dont l'écriture s'est fait en parallèle: «J'ai essayé de réécrire Moby Dick et j'ai failli me noyer.»
Pour écrire, il faut être un peu irresponsable, reconnaît Liscano. Il faut savoir perdre son temps, être capable de faire quelque chose pour rien. Comme de creuser un puits au milieu d'un champ et de le reboucher tout de suite après en avoir enlevé toute la terre. «On écrit par horreur du vide.» Et c'est ici qu'il rejoint Vila-Matas.
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Collaborateur du Devoir
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Chet Baker pense à son art
Enrique Vila-Matas
Traduit de l'espagnol par André Gabastou
Mercure de France
Paris, 2011, 176 pages
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Le lecteur inconstant suivi de Vie du corbeau blanc
Carlos Liscano
Traduit de l'espagnol (Uruguay) par Martine Breuer et Jean-Marie de Saint-Lu
Belfond
Paris, 2011, 372 pages
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