En aparté - Des chameaux
Après ses études aux États-Unis, pays envers lequel il n'éprouve aucune confiance, Alaa El Aswany est devenu dentiste au Caire, tout en s'y faisant connaître comme écrivain. Son œuvre est aujourd'hui traduite dans une vingtaine de langues. L'immeuble Yacoubian, son livre le plus remarqué, met en scène les habitants d'un bâtiment où chacun est aux prises à sa manière avec la corruption et la montée de l'islamisme. Au Québec, on a pu entendre cet écrivain au Festival Metropolis bleu, où il est venu à quelques reprises.
Collaborateur au journal égyptien El Masri El Yom, cet intellectuel vient de réunir ses Chroniques de la révolution égyptienne.
Alaa El Aswany n'est pas un idéologue, mais quelqu'un qui, en bon écrivain, anticipe de façon organique le monde qui l'entoure. Aux premiers temps de la révolution égyptienne, il se trouvait tous les jours place Tahrir. Il organisait, pour les Occidentaux — puisque l'Occident, «ce n'est pas seulement les États-Unis et quelques pays colonialistes» —, des conférences de presse où il tentait de diffuser le plus d'informations possible.
Dans son livre, on le voit accompagner, par son action et ses réflexions, le mouvement révolutionnaire le plus important qu'ait connu l'Égypte depuis 1952. Il dit: «De 1882 à 1952, les Égyptiens ont lutté et sacrifié des milliers de martyrs pour deux objectifs: l'indépendance et la Constitution. La libération de l'Égypte de l'occupation britannique a toujours été liée dans la conscience des Égyptiens à l'instauration de la démocratie.»
Il évoque le poids immense que fit porter sur ce pays l'impérialisme britannique. Par exemple, il rappelle le soulèvement contre l'occupation anglaise en 1919 et comment une femme, Hoda Chaaraoui, enleva alors sa burqa en signe de libération totale. Cette année-là, son peuple avait compris d'instinct qu'il devait résister à la manoeuvre qui consistait à lancer une commission d'enquête présidée par lord Miner, ministre des Colonies, un homme qui avait déjà travaillé à mieux établir la couronne britannique en Afri-que du Sud avec lord Tweedsmuir, futur gouverneur général du Canada.
L'impérialisme britannique est passé. Il a glissé aux mains des Américains. D'eux, Alaa El Aswany se méfie au plus haut point. Est-ce sans raison? Le New York Times rappelait cette semaine que l'armée égyptienne reçoit des États-Unis environ 1,3 milliard $US par année. Cette armée, d'où était issu le président Hosni Moubarak, aurait touché plus de 39 milliards depuis trois décennies. À l'heure où le contrôle de la vie publique égyptienne con-tinue d'être exercé par l'armée, cela n'a rien de rassurant.
Alaa El Aswany réfléchit de près à la dynamique d'un régime dictatorial. À ce sujet, il évoque la rencontre qu'il fit un jour avec Farah Pahlavi, la veuve du shah d'Iran. Il s'était étonné de l'entendre dire et répéter que son mari et elle s'é-taient dépensés pour le peuple iranien et qu'ils étaient partis la tête haute, chassés par de simples agités. «Cela nous amène à la question de l'opinion que les dictateurs ont d'eux-mêmes. L'histoire nous enseigne que tous se considéraient comme de grands héros et étaient dans un état permanent d'auto-intoxication qui les amenait à justifier tout ce qu'ils faisaient de mal, y compris les crimes qu'ils perpétraient.» Comme d'autres avant lui, mais à sa façon, il démolit cette idée qu'un dictateur puisse être «équitable» et qu'un régime totalitaire puisse seulement employer son pouvoir singulier pour faire régner la justice véritable.
Alaa El Aswany trouve de bonnes raisons de ne pas désespérer de l'avenir des siens. Les gens ordinaires, dit-il, «même s'ils sont moins instruits, jouissent souvent d'un instinct politique sain qui leur permet de se faire avec sagacité une opinion perspicace et d'adopter avec une incroyable simplicité la position juste».
Il explique que son peuple est une sorte de chameau. Comme ce patient animal du désert, les Égyptiens sont en effet capables d'encaisser longtemps les coups, même une pluie de coups, à condition de pouvoir encore vivre et élever leurs enfants. Cependant, ils explosent dès que cette limite est franchie.
On remarquera qu'Alaa El Aswany invoque Dieu à l'occasion, mais de façon toute rhétorique, lui qui dénonce volontiers en même temps les fraudes massives et les comportements de chacal qui sont le fait de gens pieux.
L'écrivain répète à plusieurs reprises qu'une seule solution est possible pour l'Égypte: la démocratie. Presque tous ses textes se terminent d'ailleurs par une seule et même phrase, une sorte de leitmotiv: «La démocratie est la solution.»
***
Un autre livre, d'un autre genre peut-être, mais où il est aussi question de chameaux, de chameaux du Nord si l'on veut: Le Saguenay autrement et Abécédaire de maire, signé par Pierre Demers. C'est du maire Jean Tremblay qu'il est question ici, ce croyant d'un royaume qui navigue à vue dans la mouvance des flots des radios-jambons très provinciales.
Une anecdote. Il y a quelques années, je m'étais demandé pourquoi le directeur du beau musée de la Pulperie à Saguenay, un homme à ma connaissance sans formation particulière pour cette fonction, occupait aussi, en même temps, un travail à temps plein à l'Hôtel de Ville. Après m'avoir demandé pour qui je travaillais, Jean Tremblay avait conclu qu'il n'avait pas d'explications à donner au Devoir puisque ce journal n'est pas publié dans sa ville. Il m'avait donc tout simplement raccroché la ligne au nez, illustrant du fait même son sens aigu de la vie démocratique qui pique tant Pierre Demers.
En lisant les réflexions de Pierre Demers et les citations abracadabrantes de Jean Tremblay qu'il a colligées, on a envie de donner raison à Victor-Lévy Beaulieu, qui é-crit dans la préface de ce livre que «là où le ridicule ne tue pas, tout est possible, surtout la mégalomanie, le délire verbal, la profonde niaiserie et le massacre, pour ainsi dire à la tronçonneuse, auquel le maire de Saguenay se livre, dans toute sa gueloire, dans le bois franc de la langue française».
***
jfnadeau@ledevoir.com
***
Chroniques de la révolution égyptienne
Alaa El Aswany
Traduit de l'anglais par Gilles Gauthier
Actes Sud
Arles, 2011, 346 pages
***
Le Saguenay autrement et Abécédaire du maire
Pierre Demers
Préface de Victor-Lévy Beaulieu
Éditions des Poètes animés
Jonquière, 2012, 184 pages
Collaborateur au journal égyptien El Masri El Yom, cet intellectuel vient de réunir ses Chroniques de la révolution égyptienne.
Alaa El Aswany n'est pas un idéologue, mais quelqu'un qui, en bon écrivain, anticipe de façon organique le monde qui l'entoure. Aux premiers temps de la révolution égyptienne, il se trouvait tous les jours place Tahrir. Il organisait, pour les Occidentaux — puisque l'Occident, «ce n'est pas seulement les États-Unis et quelques pays colonialistes» —, des conférences de presse où il tentait de diffuser le plus d'informations possible.
Dans son livre, on le voit accompagner, par son action et ses réflexions, le mouvement révolutionnaire le plus important qu'ait connu l'Égypte depuis 1952. Il dit: «De 1882 à 1952, les Égyptiens ont lutté et sacrifié des milliers de martyrs pour deux objectifs: l'indépendance et la Constitution. La libération de l'Égypte de l'occupation britannique a toujours été liée dans la conscience des Égyptiens à l'instauration de la démocratie.»
Il évoque le poids immense que fit porter sur ce pays l'impérialisme britannique. Par exemple, il rappelle le soulèvement contre l'occupation anglaise en 1919 et comment une femme, Hoda Chaaraoui, enleva alors sa burqa en signe de libération totale. Cette année-là, son peuple avait compris d'instinct qu'il devait résister à la manoeuvre qui consistait à lancer une commission d'enquête présidée par lord Miner, ministre des Colonies, un homme qui avait déjà travaillé à mieux établir la couronne britannique en Afri-que du Sud avec lord Tweedsmuir, futur gouverneur général du Canada.
L'impérialisme britannique est passé. Il a glissé aux mains des Américains. D'eux, Alaa El Aswany se méfie au plus haut point. Est-ce sans raison? Le New York Times rappelait cette semaine que l'armée égyptienne reçoit des États-Unis environ 1,3 milliard $US par année. Cette armée, d'où était issu le président Hosni Moubarak, aurait touché plus de 39 milliards depuis trois décennies. À l'heure où le contrôle de la vie publique égyptienne con-tinue d'être exercé par l'armée, cela n'a rien de rassurant.
Alaa El Aswany réfléchit de près à la dynamique d'un régime dictatorial. À ce sujet, il évoque la rencontre qu'il fit un jour avec Farah Pahlavi, la veuve du shah d'Iran. Il s'était étonné de l'entendre dire et répéter que son mari et elle s'é-taient dépensés pour le peuple iranien et qu'ils étaient partis la tête haute, chassés par de simples agités. «Cela nous amène à la question de l'opinion que les dictateurs ont d'eux-mêmes. L'histoire nous enseigne que tous se considéraient comme de grands héros et étaient dans un état permanent d'auto-intoxication qui les amenait à justifier tout ce qu'ils faisaient de mal, y compris les crimes qu'ils perpétraient.» Comme d'autres avant lui, mais à sa façon, il démolit cette idée qu'un dictateur puisse être «équitable» et qu'un régime totalitaire puisse seulement employer son pouvoir singulier pour faire régner la justice véritable.
Alaa El Aswany trouve de bonnes raisons de ne pas désespérer de l'avenir des siens. Les gens ordinaires, dit-il, «même s'ils sont moins instruits, jouissent souvent d'un instinct politique sain qui leur permet de se faire avec sagacité une opinion perspicace et d'adopter avec une incroyable simplicité la position juste».
Il explique que son peuple est une sorte de chameau. Comme ce patient animal du désert, les Égyptiens sont en effet capables d'encaisser longtemps les coups, même une pluie de coups, à condition de pouvoir encore vivre et élever leurs enfants. Cependant, ils explosent dès que cette limite est franchie.
On remarquera qu'Alaa El Aswany invoque Dieu à l'occasion, mais de façon toute rhétorique, lui qui dénonce volontiers en même temps les fraudes massives et les comportements de chacal qui sont le fait de gens pieux.
L'écrivain répète à plusieurs reprises qu'une seule solution est possible pour l'Égypte: la démocratie. Presque tous ses textes se terminent d'ailleurs par une seule et même phrase, une sorte de leitmotiv: «La démocratie est la solution.»
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Un autre livre, d'un autre genre peut-être, mais où il est aussi question de chameaux, de chameaux du Nord si l'on veut: Le Saguenay autrement et Abécédaire de maire, signé par Pierre Demers. C'est du maire Jean Tremblay qu'il est question ici, ce croyant d'un royaume qui navigue à vue dans la mouvance des flots des radios-jambons très provinciales.
Une anecdote. Il y a quelques années, je m'étais demandé pourquoi le directeur du beau musée de la Pulperie à Saguenay, un homme à ma connaissance sans formation particulière pour cette fonction, occupait aussi, en même temps, un travail à temps plein à l'Hôtel de Ville. Après m'avoir demandé pour qui je travaillais, Jean Tremblay avait conclu qu'il n'avait pas d'explications à donner au Devoir puisque ce journal n'est pas publié dans sa ville. Il m'avait donc tout simplement raccroché la ligne au nez, illustrant du fait même son sens aigu de la vie démocratique qui pique tant Pierre Demers.
En lisant les réflexions de Pierre Demers et les citations abracadabrantes de Jean Tremblay qu'il a colligées, on a envie de donner raison à Victor-Lévy Beaulieu, qui é-crit dans la préface de ce livre que «là où le ridicule ne tue pas, tout est possible, surtout la mégalomanie, le délire verbal, la profonde niaiserie et le massacre, pour ainsi dire à la tronçonneuse, auquel le maire de Saguenay se livre, dans toute sa gueloire, dans le bois franc de la langue française».
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jfnadeau@ledevoir.com
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Chroniques de la révolution égyptienne
Alaa El Aswany
Traduit de l'anglais par Gilles Gauthier
Actes Sud
Arles, 2011, 346 pages
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Le Saguenay autrement et Abécédaire du maire
Pierre Demers
Préface de Victor-Lévy Beaulieu
Éditions des Poètes animés
Jonquière, 2012, 184 pages
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