Théâtre - La violence ordinaire sous le moindre mot
Fanny Britt et Maxime Denommée revisitent l'univers «trash urbain» du dramaturge anglais Dennis Kelly à La Licorne
Photo : Jacques Nadeau - Le Devoir
Fanny Britt, la traductrice d’Orphelins de Dennis Kelly, et le metteur en scène Maxime Denommée
À retenir
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Orphelins
Texte de Dennis Kelly traduit par Fanny Britt et mis en scène par Maxime Denommée. Une production du Théâtre de la Manufacture présentée à La Licorne du 10 janvier au 18 février.
Ce n'est pas la première fois qu'ils travaillent ensemble à La Licorne. En 2008, lors de la création d'Après la fin, Fanny Britt et Maxime Denommée occupaient exactement la même position: elle à la traduction du texte de Dennis Kelly et lui à la mise en scène.
Voilà qu'ils remettent le coup ces jours-ci avec Orphelins, un autre texte du dramaturge britannique qui prend l'affiche de La Licorne, le 10 janvier. Petite plongée à trois dans la violence ordinaire.
La vérité nue
Au bout d'un escalier tout blanc, à l'étage, dans une des salles de réunion de la nouvelle Licorne qui sent encore «le char neuf», Fanny Britt amorce la discussion en avouant sa fascination pour Dennis Kelly et l'univers très dur qu'il met en scène dans ses pièces. Au fil des lectures et des traductions, Britt s'est rendu compte à quel point leurs deux univers sont proches; par-delà les grandes eaux, les deux dramaturges sont même devenus des amis.
«Ce n'est pas compliqué pour moi de parler de Dennis: je peux dire que c'est bon! Que j'admire son écriture et sa façon de brasser la cage! Ce que je trouve extraordinaire, c'est de voir comment il peut rendre la violence ordinaire; cette violence contenue, enfouie au fond de nous. Il rejoint là ma musique intérieure...» Britt ajoutera que c'est facile pour elle de traduire Dennis Kelly: «Agréa-ble même, simple, le fun... Plus le fun d'ailleurs que d'écrire mes pièces...»
Jusque-là discret, Maxime Denommée enchaîne. Il dit avoir reconnu tout de suite les personnages de Kelly... tout comme il avait rapidement «connecté» avec les deux écorchés d'Après la fin... «Ce sont des gens démunis, tiraillés, habités par une violence déguisée en nonchalance. Leurs mots, leur discours se situent la plupart du temps en deçà de la violence... Mais on remarque très vite qu'il y a toujours une intention derrière la moindre réplique et, là-dessus, Kelly est d'une précision presque chirurgicale. En lisant le texte, j'ai tout de suite vu Steve Laplante, Étienne Pilon et Évelyne Rompré [les trois interprètes de la pièce]: ils cadrent parfaitement dans cet univers tricoté serré.»
Autant la traductrice que le metteur en scène soulignent à quel point tout est question de rythme et de musique dans la langue du dramaturge anglais. «C'est simple à monter si on respecte la ponctuation du texte, reprend Denommée. Tout est à sa place et tout surgit au bon moment: une question de "timing", presque mécanique... Au fond, ma principale tâche, c'est de retenir les comédiens, d'épurer les tics d'acteur pour qu'ils laissent parler le texte tout seul et qu'ils n'en mettent pas trop. Il n'y a rien d'anodin dans l'échange des répliques; c'est comme une partition à respecter. C'est des mots et du rythme que surgit peu à peu le sens...»
Britt répète, elle, se sentir très proche de cet univers exigeant. Elle dit n'avoir à faire aucune concession en traduisant Kelly. Qu'il lui suffit de «suivre la musique des mots en tentant de rendre la précision de l'intention de l'auteur». Elle parle d'une écriture sobre, rigoureuse: «Je le sais quand j'arrive à la transcrire sans rien enlever ni ajouter. La récompense est alors énorme: on atteint la vérité nue, sans artifice.»
Des égarements et des glissements
Mais il n'y a pas que des affinités au niveau de l'écriture entre le monde mis en relief par Dennis Kelly et la réalité nord-américaine dans laquelle nous vivons ici. Il y a plus dur, plus dérangeant aussi. Fanny Britt comme Maxime Denommée évoquent un même sens de la perte. Une sorte d'hésitation. De presque «complexe collectif» de la perte de repère: quelque chose qui mène à la recherche de l'innocence perdue. D'«avant», en fait, quel que soit cet «avant»...
Les deux complices parlent aussi des «égarements» de certains personnages face à la différence. De «préjugés ordinaires». Dans la pièce, explique le metteur en scène, le jeune Liam «est de ceux qui souffrent de la présence physique des autres. Surtout des étrangers... Mais Kelly ne lui met jamais de tels mots dans la bouche; tout est dans le silence, et souvent c'est dans les situations qu'il fait surgir que ces personnages sont forcés de prendre position».
Situons d'ailleurs la scène. Un cou-ple, Danny et Helen, semble se construire une vie «bonne», «correcte», disons, dans un quartier ouvrier d'une ville britannique aussi «importante» que plusieurs autres; surgit alors le jeune frère un peu frénétique de la femme du couple, Liam. Ses vêtements sont ensanglantés et il raconte qu'il a tenté de porter secours à un homme blessé dans la rue. C'est parti...
Kelly ne juge pas ses personnages, reprennent Britt et Denommée en discutant serré, le sourire au bout des lèvres, joueurs presque. Selon eux, Kelly observe plutôt le tragique de la réalité de tous les jours. Il voit et il souligne les tensions et les «glissements» apparus un peu partout à travers le monde. Et tout cela, il parvient à l'incarner concrètement dans des personnages complexes, souvent ambivalents, vrais, ri-ches. Maxime Denommée parle de «la terrible humanité de ces personnages qui sont formidables dans leurs faiblesses». Fanny Britt ajoute, elle, que Dennis Kelly est «le "king" de la tension dans le couple»...
C'est Denommée qui pointe l'aspect presque mécanique du procédé en expliquant comment le dramaturge s'a-muse des émotions du spectateur. «Il sait faire rire, être juste assez drôle pour qu'on se détende, qu'on embarque... et qu'il puisse ensuite nous frapper sans prévenir, de plein fouet... avant de détendre encore l'atmosphère jusqu'à la prochaine explosion!» À les en croire tous deux, c'est ce maillage incessant, ce tricotage intense pulsant au rythme de la vraie vie, qui fait en sorte qu'on ne sort pas indemne d'une pièce de Dennis Kelly.
Il vous faudra attendre l'autre côté du temps des Fêtes avant de pouvoir le constater vous-même...
Voilà qu'ils remettent le coup ces jours-ci avec Orphelins, un autre texte du dramaturge britannique qui prend l'affiche de La Licorne, le 10 janvier. Petite plongée à trois dans la violence ordinaire.
La vérité nue
Au bout d'un escalier tout blanc, à l'étage, dans une des salles de réunion de la nouvelle Licorne qui sent encore «le char neuf», Fanny Britt amorce la discussion en avouant sa fascination pour Dennis Kelly et l'univers très dur qu'il met en scène dans ses pièces. Au fil des lectures et des traductions, Britt s'est rendu compte à quel point leurs deux univers sont proches; par-delà les grandes eaux, les deux dramaturges sont même devenus des amis.
«Ce n'est pas compliqué pour moi de parler de Dennis: je peux dire que c'est bon! Que j'admire son écriture et sa façon de brasser la cage! Ce que je trouve extraordinaire, c'est de voir comment il peut rendre la violence ordinaire; cette violence contenue, enfouie au fond de nous. Il rejoint là ma musique intérieure...» Britt ajoutera que c'est facile pour elle de traduire Dennis Kelly: «Agréa-ble même, simple, le fun... Plus le fun d'ailleurs que d'écrire mes pièces...»
Jusque-là discret, Maxime Denommée enchaîne. Il dit avoir reconnu tout de suite les personnages de Kelly... tout comme il avait rapidement «connecté» avec les deux écorchés d'Après la fin... «Ce sont des gens démunis, tiraillés, habités par une violence déguisée en nonchalance. Leurs mots, leur discours se situent la plupart du temps en deçà de la violence... Mais on remarque très vite qu'il y a toujours une intention derrière la moindre réplique et, là-dessus, Kelly est d'une précision presque chirurgicale. En lisant le texte, j'ai tout de suite vu Steve Laplante, Étienne Pilon et Évelyne Rompré [les trois interprètes de la pièce]: ils cadrent parfaitement dans cet univers tricoté serré.»
Autant la traductrice que le metteur en scène soulignent à quel point tout est question de rythme et de musique dans la langue du dramaturge anglais. «C'est simple à monter si on respecte la ponctuation du texte, reprend Denommée. Tout est à sa place et tout surgit au bon moment: une question de "timing", presque mécanique... Au fond, ma principale tâche, c'est de retenir les comédiens, d'épurer les tics d'acteur pour qu'ils laissent parler le texte tout seul et qu'ils n'en mettent pas trop. Il n'y a rien d'anodin dans l'échange des répliques; c'est comme une partition à respecter. C'est des mots et du rythme que surgit peu à peu le sens...»
Britt répète, elle, se sentir très proche de cet univers exigeant. Elle dit n'avoir à faire aucune concession en traduisant Kelly. Qu'il lui suffit de «suivre la musique des mots en tentant de rendre la précision de l'intention de l'auteur». Elle parle d'une écriture sobre, rigoureuse: «Je le sais quand j'arrive à la transcrire sans rien enlever ni ajouter. La récompense est alors énorme: on atteint la vérité nue, sans artifice.»
Des égarements et des glissements
Mais il n'y a pas que des affinités au niveau de l'écriture entre le monde mis en relief par Dennis Kelly et la réalité nord-américaine dans laquelle nous vivons ici. Il y a plus dur, plus dérangeant aussi. Fanny Britt comme Maxime Denommée évoquent un même sens de la perte. Une sorte d'hésitation. De presque «complexe collectif» de la perte de repère: quelque chose qui mène à la recherche de l'innocence perdue. D'«avant», en fait, quel que soit cet «avant»...
Les deux complices parlent aussi des «égarements» de certains personnages face à la différence. De «préjugés ordinaires». Dans la pièce, explique le metteur en scène, le jeune Liam «est de ceux qui souffrent de la présence physique des autres. Surtout des étrangers... Mais Kelly ne lui met jamais de tels mots dans la bouche; tout est dans le silence, et souvent c'est dans les situations qu'il fait surgir que ces personnages sont forcés de prendre position».
Situons d'ailleurs la scène. Un cou-ple, Danny et Helen, semble se construire une vie «bonne», «correcte», disons, dans un quartier ouvrier d'une ville britannique aussi «importante» que plusieurs autres; surgit alors le jeune frère un peu frénétique de la femme du couple, Liam. Ses vêtements sont ensanglantés et il raconte qu'il a tenté de porter secours à un homme blessé dans la rue. C'est parti...
Kelly ne juge pas ses personnages, reprennent Britt et Denommée en discutant serré, le sourire au bout des lèvres, joueurs presque. Selon eux, Kelly observe plutôt le tragique de la réalité de tous les jours. Il voit et il souligne les tensions et les «glissements» apparus un peu partout à travers le monde. Et tout cela, il parvient à l'incarner concrètement dans des personnages complexes, souvent ambivalents, vrais, ri-ches. Maxime Denommée parle de «la terrible humanité de ces personnages qui sont formidables dans leurs faiblesses». Fanny Britt ajoute, elle, que Dennis Kelly est «le "king" de la tension dans le couple»...
C'est Denommée qui pointe l'aspect presque mécanique du procédé en expliquant comment le dramaturge s'a-muse des émotions du spectateur. «Il sait faire rire, être juste assez drôle pour qu'on se détende, qu'on embarque... et qu'il puisse ensuite nous frapper sans prévenir, de plein fouet... avant de détendre encore l'atmosphère jusqu'à la prochaine explosion!» À les en croire tous deux, c'est ce maillage incessant, ce tricotage intense pulsant au rythme de la vraie vie, qui fait en sorte qu'on ne sort pas indemne d'une pièce de Dennis Kelly.
Il vous faudra attendre l'autre côté du temps des Fêtes avant de pouvoir le constater vous-même...
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