Théâtre - Affronter ses vraies peurs
Monter Brecht, pour Brigitte Haentjens, c'est tout mettre en jeu: sans fard
Photo : Annik MH De Carufel - Le Devoir
De gauche à droite, François Ricard, Ève Gadouas, Brigitte Haentjens et Maxime Gaudette
À retenir
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L'Opéra de Quat'sous
Texte de Bertolt Brecht traduit et adapté par Jean-Marc Dalpé et mis en scène par Brigitte Haentjens. Une production Sibyllines présentée à l'Usine C du 24 janvier au 28 février.
Elle est comme ça, Brigitte Haentjens: avec un grand sourire planté au fond des yeux, elle vous dit qu'elle en a bavé. Qu'elle a frôlé le gouffre et vécu des moments de terreur intense. Que le défi était «hénaurme». Qu'elle a dû se dépasser pour réussir à se sortir de l'enfer. Avec un grand éclat de rire en prime...
Elle parle de L'opéra de quat'sous, bien sûr, la quinzième production de Sibyllines, la petite compagnie qu'elle dirige depuis sa fondation en 1998. L'opéra de quat'sous de Bertolt Brecht, qui prend l'affiche à l'Usine C la semaine prochaine... et dont on verra une troisième production en moins de deux ans.
La metteure en scène — qui remplacera Wajdi Mouawad à la direction du Théâtre français du CNA en septembre, on le sait — nous parle de sa façon bien particulière d'aborder Brecht à travers l'adaptation de Jean-Marc Dalpé, qui situe l'action de la pièce dans les milieux louches de Montréal en 1939. Gros plan sur les angoisses d'une créatrice à temps plein.
Trouver des réponses
Brigitte Haentjens raconte d'abord tout d'un bloc qu'elle travaille depuis plus de trois ans à ce projet, qu'elle a évidemment été «soufflée» de voir que tout le monde se mettait à monter L'opéra de quat'sous et que l'adaptation de Jean-Marc Dalpé est magnifique, qu'elle modifie complètement notre vision de la pièce en y restant fidèle... mais que tout cela ne résout en rien les problèmes de mise en scène posés par le fait de monter Brecht au XXIe siècle!
«Monter Brecht demeure une entreprise paradoxale, explique-t-elle. Il nous force à trouver des réponses scéniques neuves parce que la fameuse distanciation ne veut plus rien dire aujourd'hui, après les changements de décor à vue de Robert Lepage, après Wilson et tous les grands metteurs en scène contemporains.» Elle poursuit en ajoutant qu'elle est d'ailleurs venue bien après L'opéra de quat'sous, la distanciation; comme une sorte de théorie après le fait. «L'opéra... est encore une pièce qui porte la rébellion de jeunes artistes en révolte contre les modes de représentation; la théorie est venue bien après... C'est une pièce que j'avais pour ainsi dire organiquement besoin de monter, que je devais faire parce que Brecht se situe exactement entre Büchner et Müller, que Sibyllines a déjà abordés.»
La metteure en scène sort ses gros mots, parle de «théâtre politique», de «théâtre populaire, iconoclaste, porté par un souffle épique» et de la question qui s'impose rapidement: comment rendre tout cela aujourd'hui dans l'esprit, la démarche de création qui caractérise Sibyllines, avec les 23 personnes engagées dans la production? Hum?
On aura saisi que Brigitte Haentjens voit L'opéra de quat'sous comme une oeuvre posant d'abord une série de questions presque aussi insolubles les unes que les autres. «C'est une oeuvre créée dans le chaos, poursuit-elle; on le sent tout de suite en travaillant le texte. On y voit des artistes allemands inventer des formes théâtrales inédites pour dénoncer la montée du nazisme en parlant de misère sociale à Soho, en Angleterre, au moment du couronnement de la reine Victoria au beau milieu du XIXe siècle... et tout cela se passe habituellement dans un argot français que l'on ne comprend pas vraiment ici... D'où, dès le départ, l'idée de demander à Jean-Marc [Dalpé] de traduire le texte.»
Le chaos et la terreur
Jean-Marc Dalpé s'est rapidement laissé prendre au jeu (voir le texte au bas de cet article). Il n'a pas seulement traduit le texte de Brecht dans la langue d'ici, il a également décidé de l'implanter ici, à Montréal, en le plaçant dans un contexte historique similaire. Ce qui change beaucoup de choses... mais pas vraiment puisque, comme le souligne la metteure en scène, l'adaptation est très fidèle à l'esprit de Brecht tout en en respectant scrupuleusement la trame et en rendant parfaitement les niveaux de langue dans lesquels elle s'écrit.
«On voit beaucoup plus clairement les deux systèmes qui s'affrontent: l'ordre et ses valeurs conservatrices représentés par Peachum; et le chaos, la dissidence et la rébellion incarnés par Macheath et sa bande. D'un côté, l'hypocrisie institutionnelle et les fausses apparences; et de l'autre, la misère et la révolte. C'est là que j'ai dû dépasser mes peurs et trouver ma liberté de metteure en scène pour parvenir à affirmer cela aujourd'hui, dit Haentjens. C'est là que j'ai saisi la pertinence pour moi de faire parler cette parole actuelle.»
La patronne de Sibyllines est lancée: elle brûle. Elle constate que la collectivité, ici comme ailleurs, se porte plutôt court de nos jours: que plusieurs ne mangent pas à leur faim et crèvent même de froid l'hiver. Qu'on le sait et qu'on ne bouge pas. Que l'on a échoué. Que la société n'est pas égalitaire, que l'on ne construit pas sur nos rêves et que l'on est avalé par un système totalitairement mondialisé. C'est cela, le discours de Brecht dans L'opéra..., et pour elle, il se rapproche de celui des indignés.
«Pour faire entendre cela de façon limpide, pour témoigner de l'ampleur du tableau, il faut que tout le spectacle soit porté par un souffle épique. Avec mes concepteurs, nous avons choisi d'incarner l'action dans un espace unique, à la fois poétique et concret, qui doit porter le jeu et favoriser la communication avec le public. Durant deux heures et demie, même si on a coupé beaucoup de choses. Et le tout sans plateau tournant...» D'où la terreur. Ouf!
Heureusement, Brigitte Haentjens peut compter aussi sur une équipe de comédiens absolument éclatante. Quand on travaille avec des «Stradivarius» comme Sébastien Ricard, Marc Béland, Céline Bonnier, Francis Ducharme, Bernard Falaise, Maxim Gaudette et plusieurs autres, quand on a été le complice de Jean-Marc Dalpé depuis des décennies aussi, il apparaît possible de faire face à ses terreurs les plus profondes et de tenter de relever le défi encore une fois. En fait, il n'y a pas vraiment de choix puisque c'est cela, le théâtre pour Brigitte Haentjens...
***
Traductor traditor
Joint par téléphone, Jean-Marc Dalpé raconte avoir travaillé à partir d'une traduction littérale de l'allemand. Sa principale préoccupation était de «rendre les trois niveaux de langue de la pièce en français québécois puisque les traductions françaises existantes gomment cette réalité ou font appel à un argot qui n'a pas de sens ici».
Il en est venu ensuite assez rapidement à transposer l'anecdote historique de la pièce — le défilé du couronnement de Victoria à travers Londres en 1838 — dont se sert Peachum pour forcer la police à emprisonner Macheath: il y a substitué le cortège royal de George VI en visite à Montréal en 1939. Ainsi, les miséreux, les macs, les putes et les bien-pensants parlent la même langue plantée, avec ses différences de niveau, dans un même milieu: le nôtre. «Ça donne une unité et un "swing" étonnant au travail», dit Dalpé, en soulignant que Brecht lui-même avait adapté le texte de L'opéra des gueux de John Gay.
«Restait ensuite à voir si ça fonctionne aussi avec les chansons, sans lesquelles L'opéra de quat'sous n'est pas L'opéra de quat'sous, et la réponse est oui!» Dans ce cas-ci, le traducteur-adaptateur s'est inspiré de deux versions britanniques du livret et d'une américaine.
Elle parle de L'opéra de quat'sous, bien sûr, la quinzième production de Sibyllines, la petite compagnie qu'elle dirige depuis sa fondation en 1998. L'opéra de quat'sous de Bertolt Brecht, qui prend l'affiche à l'Usine C la semaine prochaine... et dont on verra une troisième production en moins de deux ans.
La metteure en scène — qui remplacera Wajdi Mouawad à la direction du Théâtre français du CNA en septembre, on le sait — nous parle de sa façon bien particulière d'aborder Brecht à travers l'adaptation de Jean-Marc Dalpé, qui situe l'action de la pièce dans les milieux louches de Montréal en 1939. Gros plan sur les angoisses d'une créatrice à temps plein.
Trouver des réponses
Brigitte Haentjens raconte d'abord tout d'un bloc qu'elle travaille depuis plus de trois ans à ce projet, qu'elle a évidemment été «soufflée» de voir que tout le monde se mettait à monter L'opéra de quat'sous et que l'adaptation de Jean-Marc Dalpé est magnifique, qu'elle modifie complètement notre vision de la pièce en y restant fidèle... mais que tout cela ne résout en rien les problèmes de mise en scène posés par le fait de monter Brecht au XXIe siècle!
«Monter Brecht demeure une entreprise paradoxale, explique-t-elle. Il nous force à trouver des réponses scéniques neuves parce que la fameuse distanciation ne veut plus rien dire aujourd'hui, après les changements de décor à vue de Robert Lepage, après Wilson et tous les grands metteurs en scène contemporains.» Elle poursuit en ajoutant qu'elle est d'ailleurs venue bien après L'opéra de quat'sous, la distanciation; comme une sorte de théorie après le fait. «L'opéra... est encore une pièce qui porte la rébellion de jeunes artistes en révolte contre les modes de représentation; la théorie est venue bien après... C'est une pièce que j'avais pour ainsi dire organiquement besoin de monter, que je devais faire parce que Brecht se situe exactement entre Büchner et Müller, que Sibyllines a déjà abordés.»
La metteure en scène sort ses gros mots, parle de «théâtre politique», de «théâtre populaire, iconoclaste, porté par un souffle épique» et de la question qui s'impose rapidement: comment rendre tout cela aujourd'hui dans l'esprit, la démarche de création qui caractérise Sibyllines, avec les 23 personnes engagées dans la production? Hum?
On aura saisi que Brigitte Haentjens voit L'opéra de quat'sous comme une oeuvre posant d'abord une série de questions presque aussi insolubles les unes que les autres. «C'est une oeuvre créée dans le chaos, poursuit-elle; on le sent tout de suite en travaillant le texte. On y voit des artistes allemands inventer des formes théâtrales inédites pour dénoncer la montée du nazisme en parlant de misère sociale à Soho, en Angleterre, au moment du couronnement de la reine Victoria au beau milieu du XIXe siècle... et tout cela se passe habituellement dans un argot français que l'on ne comprend pas vraiment ici... D'où, dès le départ, l'idée de demander à Jean-Marc [Dalpé] de traduire le texte.»
Le chaos et la terreur
Jean-Marc Dalpé s'est rapidement laissé prendre au jeu (voir le texte au bas de cet article). Il n'a pas seulement traduit le texte de Brecht dans la langue d'ici, il a également décidé de l'implanter ici, à Montréal, en le plaçant dans un contexte historique similaire. Ce qui change beaucoup de choses... mais pas vraiment puisque, comme le souligne la metteure en scène, l'adaptation est très fidèle à l'esprit de Brecht tout en en respectant scrupuleusement la trame et en rendant parfaitement les niveaux de langue dans lesquels elle s'écrit.
«On voit beaucoup plus clairement les deux systèmes qui s'affrontent: l'ordre et ses valeurs conservatrices représentés par Peachum; et le chaos, la dissidence et la rébellion incarnés par Macheath et sa bande. D'un côté, l'hypocrisie institutionnelle et les fausses apparences; et de l'autre, la misère et la révolte. C'est là que j'ai dû dépasser mes peurs et trouver ma liberté de metteure en scène pour parvenir à affirmer cela aujourd'hui, dit Haentjens. C'est là que j'ai saisi la pertinence pour moi de faire parler cette parole actuelle.»
La patronne de Sibyllines est lancée: elle brûle. Elle constate que la collectivité, ici comme ailleurs, se porte plutôt court de nos jours: que plusieurs ne mangent pas à leur faim et crèvent même de froid l'hiver. Qu'on le sait et qu'on ne bouge pas. Que l'on a échoué. Que la société n'est pas égalitaire, que l'on ne construit pas sur nos rêves et que l'on est avalé par un système totalitairement mondialisé. C'est cela, le discours de Brecht dans L'opéra..., et pour elle, il se rapproche de celui des indignés.
«Pour faire entendre cela de façon limpide, pour témoigner de l'ampleur du tableau, il faut que tout le spectacle soit porté par un souffle épique. Avec mes concepteurs, nous avons choisi d'incarner l'action dans un espace unique, à la fois poétique et concret, qui doit porter le jeu et favoriser la communication avec le public. Durant deux heures et demie, même si on a coupé beaucoup de choses. Et le tout sans plateau tournant...» D'où la terreur. Ouf!
Heureusement, Brigitte Haentjens peut compter aussi sur une équipe de comédiens absolument éclatante. Quand on travaille avec des «Stradivarius» comme Sébastien Ricard, Marc Béland, Céline Bonnier, Francis Ducharme, Bernard Falaise, Maxim Gaudette et plusieurs autres, quand on a été le complice de Jean-Marc Dalpé depuis des décennies aussi, il apparaît possible de faire face à ses terreurs les plus profondes et de tenter de relever le défi encore une fois. En fait, il n'y a pas vraiment de choix puisque c'est cela, le théâtre pour Brigitte Haentjens...
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Traductor traditor
Joint par téléphone, Jean-Marc Dalpé raconte avoir travaillé à partir d'une traduction littérale de l'allemand. Sa principale préoccupation était de «rendre les trois niveaux de langue de la pièce en français québécois puisque les traductions françaises existantes gomment cette réalité ou font appel à un argot qui n'a pas de sens ici».
Il en est venu ensuite assez rapidement à transposer l'anecdote historique de la pièce — le défilé du couronnement de Victoria à travers Londres en 1838 — dont se sert Peachum pour forcer la police à emprisonner Macheath: il y a substitué le cortège royal de George VI en visite à Montréal en 1939. Ainsi, les miséreux, les macs, les putes et les bien-pensants parlent la même langue plantée, avec ses différences de niveau, dans un même milieu: le nôtre. «Ça donne une unité et un "swing" étonnant au travail», dit Dalpé, en soulignant que Brecht lui-même avait adapté le texte de L'opéra des gueux de John Gay.
«Restait ensuite à voir si ça fonctionne aussi avec les chansons, sans lesquelles L'opéra de quat'sous n'est pas L'opéra de quat'sous, et la réponse est oui!» Dans ce cas-ci, le traducteur-adaptateur s'est inspiré de deux versions britanniques du livret et d'une américaine.
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