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Théâtre - Représenter l'absence

Claude Poissant est le premier Québécois à mettre en scène un texte de la Catalane Lluisa Cunillé

Philippe Couture   18 février 2012  Théâtre
Le metteur en scène Claude Poissant monte Après moi, le délu-ge, un huis clos pour deux comédiens.<br />
Photo : Pedro Ruiz - Le Devoir
Le metteur en scène Claude Poissant monte Après moi, le délu-ge, un huis clos pour deux comédiens.

À retenir

    Après moi, le déluge
    Texte de Lluisa Cunillé mis en scène par Claude Poissant. Au Théâtre de Quat'Sous du 21 février au 18 mars.
Avis aux traducteurs: la dramaturgie catalane contemporaine est en pleine ébullition, et très peu de traductions françaises existent pour l'instant. Le metteur en scène Claude Poissant, qui aurait bien voulu fouiller un peu dans cette riche production théâtrale au moment où il a commencé à s'intéresser au travail de Lluisa Cunillé, s'est heurté à un mur...

Si l'on exclut les maîtres que sont devenus Sergi Belbel et Carles Battle, des auteurs comme Josep Maria Benet i Jornet, Merce Sarrias, Yolanda Pallin et Angels Aymar sont très peu connus du monde francophone. Et pourtant. Leur dramaturgie réaliste, progressivement teintée de mystère et traversée par d'énigmatiques brouillages de l'espace et du temps, est l'une des plus commentées et des plus applaudies par les observateurs du théâtre européen.

Au Québec, le Centre des auteurs dramatiques (CEAD) a commencé à défricher le terrain depuis quelques années, y consacrant une édition récente de l'événement Dramaturgies en dialogue (en 2009). Mais ce n'est qu'un timide début.

L'inexplicable

Claude Poissant a pris con-naissance de cette pièce, Après moi, le déluge, quelques semaines après la mise en lecture de Dramaturgies en dialogue, qu'avait dirigée Denis Marleau. S'inscrivant parfaitement dans le courant catalan actuel avec ses personnages en demi-teintes, à l'identité indéfinie, et ses dialogues rapides, semés de doutes et de double sens, la pièce de Lluisa Cunillé a séduit le metteur en scène pour cette raison précise, à cause de la part d'inexplicable qu'elle recèle.

«Il y avait quelque chose de très indiscernable dans mon désir de monter ce texte-là. On dirait que plus je vieillis, plus la part d'incompréhension dans mes choix est importante, et plus le mystère me charme. Je sentais qu'il y avait quelque chose à fouiller là-dedans.» Il fait remarquer au passage que le même sentiment d'étrangeté s'était emparé de lui à la lecture de Tristesse Animal noir, magnifique pièce-récit de l'Allemande Anja Hilling qu'il vient de présenter à l'Espace Go.

Le mystère dans ce huis clos pour deux comédiens est celui d'un personnage physiquement absent, qui occupe pourtant tout l'espace. Dans une chambre d'hôtel de Kinshasa, deux Européens attendent un homme. Lui (Germain Houde), homme d'affaires en fin de carrière, s'apprête à déposer les armes. Elle (Marie-France Lambert), traductrice-interprète, mène une vie oisive sur le bord de la piscine, faisant toujours face au soleil.

La chaise à leurs côtés demeurera vide, mais les mots de celui qu'ils attendaient se dévoilent soudain, dans la bouche de l'interprète, où prend forme un personnage qui meublera soudain tout l'espace entre eux. Il est africain, père de famille, vieux et estropié. Pourtant, il demeurera lointain, absent, à l'image de cette Afrique dont les Occidentaux ne savent que faire et à laquelle, trop souvent, ils ne peuvent que demeurer insensibles.

«Et pourtant, dit Poissant, cette insensibilité est impossible. Ce n'est pas vraiment de l'insensibilité. L'homme d'affaires lutte fort pour retrouver ce qu'il appelle son âme perdue. Il cherche la compassion à l'intérieur de lui, très fort, même s'il ne trouve pas grand-chose. L'interprète, qui s'efface pour laisser la voix du vieil homme s'exprimer, semble inerte, indifférente. Mais elle n'est pas inhumaine. C'est un personnage très ambigu, que l'on découvre rieur et léger au début de la pièce; il a une certaine chaleur mystérieuse.»

Une écriture pintérienne

Nous voilà au coeur du paradoxe africain. Le lointain continent, toujours en quête d'indépendance et d'autonomie, a-t-il besoin de l'attention de l'Occident pour exister pleinement? «C'est comme si Lluisa Cunillé nous disait que, malgré l'apparente indifférence des Occidentaux, les malheurs africains doivent s'exprimer par notre voix. C'est terrifiant de se rendre compte qu'on est si loin et si insensibles à l'Afrique. Je pense que cette Afrique qui traverse ainsi des Occidentaux et prend leur voix, c'est une manière d'imposer l'Afrique par l'intérieur. Mais ce n'est pas manichéen. En fait, c'est une fascinante rencontre avec un monde dont on ne possède pas toutes les clés de compréhension.»

Les dialogues de Lluisa Cunillé sont souvent comparés à ceux d'Harold Pinter. Des répliques équivoques, dans lesquelles plane une sourde menace et sous lesquelles gronde une profonde critique sociale. «C'est vrai, dit Poissant, ce dialogue est énigmatique et aussi totalement arythmique. Le texte pose des questions politiques, mais sans volonté de donner des réponses claires. Il y a des temps, pour que les réponses viennent, une structure rythmique particulière. Je trouve aussi que c'est proche de l'étrangeté ressentie lorsqu'on visite un pays étranger — quand les codes connus ne s'appliquent plus et qu'il se produit une rupture, une dissonance entre la personne et le lieu dans lequel elle se trouve.»

Comment, alors, s'approcher de cette écriture sans en diluer le mystère? «Il a fallu prendre quelques décisions psychologiques. C'est inévitable. Le personnage de l'homme d'affaires, malade et un brin colérique, nous fournit un ancrage plus solide. Le dialogue s'articule à partir de lui. Mais cela dit, même quand il a des emportements, la réaction du vieil homme, telle qu'interprétée par la femme, demeure neutre. Elle ramène tout à un volume stable, à une sorte d'inertie troublante.»

Rien d'équivalent au trouble que peut causer à un Occidental de bonne volonté, dans la vraie vie, la rencontre avec l'Afrique. On s'en doute. Mais qui sait...

***

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