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La gorge sèche

New Delhi — Les comparaisons prennent l'eau pour toutes sortes de raisons, modulées par la démographie et les dynamiques historiques nationales. Un classement établi par l'Economist Intelligence Unit, le «bras armé» de l'influent groupe de presse britannique en matière de recherche et d'analyse, montrait l'été dernier que Montréal était, parmi 27 grandes villes nord-américaines, celle dont le réseau de distribution d'eau fuyait le plus: à savoir, plus précisément, que ses vieux tuyaux lui font gaspiller 35 % de ses approvisionnements.

Zoom sur Delhi où, selon le Delhi Jal Board (DJB), l'organisme municipal responsable du réseau de distribution, la capitale «perd» une bonne moitié de ses approvisionnements, soit à cause de ses infrastructures notoirement inadéquates, soit à cause du grand nombre d'usagers résidentiels et industriels qui ne paient pas pour l'eau qu'ils consomment — puisqu'on paie pour son eau ici. En principe, bien entendu. Le propriétaire de l'immeuble que j'habite me facture 200 roupies (4 dollars) par mois. Étonnant que Montréal, une ville de pays riche dont la région urbaine ne compte que trois millions d'habitants, paraisse pour ainsi dire aussi mal à ce sujet que Delhi, capitale d'un pays qui est pauvre, quoi que certains en disent, et dont les résidants sont au moins deux fois plus nombreux que l'entière population du Québec. La corruption est un autre beau sujet qui invite, pour Montréal et le Québec, des comparaisons déplaisantes.

En fait, le Delhi Jal Board ne sait pas très bien ce qui se passe dans sa cour, pour la simple raison qu'il ne dispose même pas d'un plan fiable de son réseau. À la source, on dit que, théoriquement, la capitale indienne dispose de ressources en eau à hauteur de 191 litres par jour et par personne — ce qui est plus encore qu'à Paris ou Amsterdam (!), mais évidemment moins que les 800 litres qui sont consommés au Québec. En réalité, un grand nombre de quartiers de Delhi, et pas nécessairement les plus pauvres, ne sont approvisionnés en eau que quelques heures par jour. La distribution est très inégale. Delhi est une ville aisée, toutes proportions gardées, et la situation est pire partout ailleurs dans le pays. Évidemment, seule une petite partie des rejets sont recyclés. L'industrie, principale consommatrice, est aussi la principale pollueuse. Le printemps dernier, dans l'Orissa, un État béni des dieux en ressources naturelles, l'industrie s'est rebiffée contre la décision du gouvernement de hausser de 750 % ses tarifs commerciaux. Au demeurant, et si troué que soit l'aqueduc de Delhi, il reste qu'à l'échelle du pays, selon des chiffres onusiens, la proportion des Indiens ayant accès à une eau de meilleure qualité est passée de 72% en 1990 à 88 % en 2008, encore que la situation soit encore terriblement en deçà des normes internationales. Il semble que, depuis le début des années 2000, les gouvernements soient devenus un peu plus sensibles au problème.

***

L'Inde, comme l'Asie dans son ensemble, n'aura pas encore longtemps, contrairement au Québec, les moyens de gaspiller. Le Québec dispose de 3 % des réserves mondiales d'eau potable; l'Inde (4 % des réserves) et la Chine (8 %) abritent plus du tiers des sept milliards de Terriens. L'Inde utilise chaque année en eau l'équivalent d'un lac Érié (environ 829 milliards de mètres cubes) à des fins résidentielle, industrielle et agricole. Les nappes phréatiques se vident à très grande vitesse. L'avenir est particulièrement inquiétant pour le monde agricole, vu la trajectoire d'urbanisation. On s'attend à ce que les besoins en eau du pays doublent d'ici 2050.

En conséquence, les rivalités autour de l'eau — et concurremment pour son potentiel hydro-électrique — entre l'Inde et le Pakistan, d'une part, entre l'Inde et la Chine, d'autre part, ne cessent de s'aiguiser. Indiens et Pakistanais ont signé en 1960 un grand traité de partage de l'eau qui, non sans conflits, tient la route à ce jour. Mais le fait est que l'Inde contrôle la source du fleuve Indus, dans sa partie du Cachemire, qui va ensuite couler au Pakistan voisin, dont il baigne 80 % des terres irriguées. Le gouvernement indien, qui peine à répondre aux besoins du pays en électricité, fait des investissements massifs dans le développement hydroélectrique de cette région de tous les dangers politiques, qui auront inévitablement, quoi qu'en dise Delhi, un impact sur les dizaines de millions de Pakistanais dont le gagne-pain passe par l'agriculture. Islamabad, à commencer par le chef de l'armée, Ashfaq Kayani, en fait une question existentielle. Les extrémistes du LeT aiment bien menacer de faire sauter des barrages indiens.

Au nord-est, l'Inde redoute l'impact des projets chinois en amont. L'Inde rêve d'utiliser les rivières du nord (qui descendent toutes de l'Himalaya, où le réchauffement climatique accélère par ailleurs la fonte des glaciers) pour alimenter ses régions plus sèches du sud et de l'ouest. Le rêve est notamment menacé par l'ambitieux projet chinois — encore assez virtuel — de détournement du Tsangpo, destiné à fournir de l'électricité et de l'eau au nord et à l'est de la Chine, où l'eau est comptée, où l'industrialisation se poursuit et où la population croît. Dans le meilleur des mondes, les deux géants collaboreraient, vu l'insuffisance de la ressource en regard de l'augmentation de la demande. Ce n'est pas demain la veille.
 
 
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  • Louis-Marie Poissant - Abonné
    9 janvier 2012 09 h 06
    Très bon article
    Tout le nord de l'Inde , cette terre bénie des dieux, se dirige vers une catastrophe inimaginable quand les cours d'eau provenant des glaciers commenceront à réduire leur débit. Les glaciers ne seront pas fondus en 2035, mais peut-être que les cours d'eau pourraient commencer à s'assécher. Quand on pense à l'importance de l'irrigation et à la quantité d'habitants, on imagine la catastrophe!
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