Alchimie minière
New Delhi — Le gouvernement Charest s'enthousiasme sans faiblir pour l'Inde depuis quelques années — ce dont, dans l'absolu, nous n'allons certainement pas lui faire grief, si l'on considère que l'univers indien n'excite pas spécialement la curiosité du commun des Québécois.
Le Devoir en Inde - Alors que prenait fin, début février, la troisième mission commerciale québécoise à débarquer ici en deux ans, Stewart Beck, haut-commissaire du Canada en Inde, se disait impressionné par les efforts que fait le Québec pour se faire une niche au pays. S'il y avait de l'affectation dans son propos, cela ne m'a point sauté aux yeux. Jean Charest dirigeait la mission de 2010; Clément Gignac, alors ministre du Développement économique, s'est occupé de celle de 2011. Au-delà des relations d'affaires, si tant est qu'un politicien sache vraiment voir au-delà, les membres du gouvernement québécois qui sont passés par ici ces derniers temps repartent visiblement touchés, sur le plan humain, par ce qu'ils ont entrevu, entre deux rencontres officielles, de la société indienne. Le ministre de la Santé Yves Bolduc, qui était à la tête de la récente mission, composée de représentants d'une trentaine d'entreprises, d'universités et d'hôpitaux, l'était manifestement en quittant Delhi. Comme médecin, on le comprend d'avoir été particulièrement sensible aux besoins du système de santé public indien, qui sont gigantesques. Au demeurant, c'est un domaine — comme celui de l'éducation — où se marient en principe plus facilement les intérêts d'affaires aux préoccupations de développement social. L'un n'empêche pas toujours l'autre. Bravo si les liens commerciaux que tisse le Québec avec le gouvernement et des entreprises médicales de l'État du Maharashtra permettent d'améliorer l'accès aux soins de santé en milieu rural pour le petit paysan indien qui se casse une jambe ou dont l'enfant souffre d'une diarrhée qui risque de le tuer.
Il va sans dire que l'horizon des relations que le gouvernement Charest veut nouer avec l'Inde serait autrement sain si Québec ne faisait l'autruche au sujet de ce poison mortel qu'est l'amiante. Québec, Ottawa et Delhi s'en lavent les mains en donnant l'impression de vouloir laisser l'industrie mourir à petit feu — comme les victimes d'amiantose...
***
Voici ensuite que Québec, excité par son Plan Nord (80 milliards $ d'investissements sur 25 ans en exploitation minière et hydroélectrique), invite les Indiens à venir tous azimuts exploiter les ressources minières du Grand Nord québécois. On dit que Jean Charest aurait bien voulu revenir en Inde cette année pour faire lui-même la publicité de son projet du siècle. En lieu et place, c'est M. Bolduc qui est venu en vanter les mérites, utilisant notamment la tribune d'une importante conférence environnementale qui se tenait à Delhi. Comme si développement durable et exploitation minière étaient des notions naturellement compatibles...
En Inde, l'exploitation minière est tout, sauf écologique. Si bien qu'il était inquiétant, pour ne pas dire épeurant, d'entendre le ministre Gignac, en début d'année à Québec, faire miroiter l'idée, comme si elle était nécessairement séduisante, que le Grand Nord québécois présentait des occasions d'affaires qui avaient, eu égard à la faiblesse de ses infrastructures, «des similitudes avec l'Inde et les pays émergents».
On ne voudrait surtout pas que le nord québécois se développe à l'indienne. Il y a une bonne part de capitalisme sauvage dans la façon dont le sous-continent se «modernise». Dans les faits, ses gouvernements sont dépassés par les impacts sociaux et environnementaux de la croissance économique accélérée du pays. Il n'y a guère plus corrompu que son secteur minier. Depuis une vingtaine d'années, l'Inde a ouvert le secteur à l'entreprise privée en laissant les minières faire pour ainsi dire n'importe quoi. Les autorisations environnementales sont données sur la base d'«évaluations» faites par les entreprises elles-mêmes. L'État n'a ni les moyens ni la volonté de vérifier leur exactitude. Il ne réagit vraiment, et encore, que si les mouvements de résistance citoyenne prennent de l'ampleur. Les promesses de réhabilitation du territoire sont aisément brisées.
Le nombre de mines en opération dans le pays est évalué à 24 000. Les deux tiers d'entre elles fonctionneraient dans l'illégalité, selon l'ONG indienne Mines, Minerals and People. C'est un chiffre difficile à vérifier. La semaine dernière, un comité spécial de la Cour suprême de l'Inde a recommandé l'annulation des licences de 49 minières pour cause d'activités illégales dans le seul État du Karnataka, grand fournisseur de minerai de fer pour le marché chinois. Le rapport du comité faisait état de «collusion flagrante avec les autorités et des fonctionnaires». Les mêmes abus affligent les États voisins de Goa et de l'Andhra Pradesh. De l'aveu même du ministère fédéral des Mines, les activités minières illégales ont partout «crû et prospéré» en l'absence de règlements et de contrôles adéquats.
Où sont les garanties que la «ruée vers l'or» annoncée par le Plan Nord ne donnera pas lieu à de semblables dérives?
Le Devoir en Inde - Alors que prenait fin, début février, la troisième mission commerciale québécoise à débarquer ici en deux ans, Stewart Beck, haut-commissaire du Canada en Inde, se disait impressionné par les efforts que fait le Québec pour se faire une niche au pays. S'il y avait de l'affectation dans son propos, cela ne m'a point sauté aux yeux. Jean Charest dirigeait la mission de 2010; Clément Gignac, alors ministre du Développement économique, s'est occupé de celle de 2011. Au-delà des relations d'affaires, si tant est qu'un politicien sache vraiment voir au-delà, les membres du gouvernement québécois qui sont passés par ici ces derniers temps repartent visiblement touchés, sur le plan humain, par ce qu'ils ont entrevu, entre deux rencontres officielles, de la société indienne. Le ministre de la Santé Yves Bolduc, qui était à la tête de la récente mission, composée de représentants d'une trentaine d'entreprises, d'universités et d'hôpitaux, l'était manifestement en quittant Delhi. Comme médecin, on le comprend d'avoir été particulièrement sensible aux besoins du système de santé public indien, qui sont gigantesques. Au demeurant, c'est un domaine — comme celui de l'éducation — où se marient en principe plus facilement les intérêts d'affaires aux préoccupations de développement social. L'un n'empêche pas toujours l'autre. Bravo si les liens commerciaux que tisse le Québec avec le gouvernement et des entreprises médicales de l'État du Maharashtra permettent d'améliorer l'accès aux soins de santé en milieu rural pour le petit paysan indien qui se casse une jambe ou dont l'enfant souffre d'une diarrhée qui risque de le tuer.
Il va sans dire que l'horizon des relations que le gouvernement Charest veut nouer avec l'Inde serait autrement sain si Québec ne faisait l'autruche au sujet de ce poison mortel qu'est l'amiante. Québec, Ottawa et Delhi s'en lavent les mains en donnant l'impression de vouloir laisser l'industrie mourir à petit feu — comme les victimes d'amiantose...
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Voici ensuite que Québec, excité par son Plan Nord (80 milliards $ d'investissements sur 25 ans en exploitation minière et hydroélectrique), invite les Indiens à venir tous azimuts exploiter les ressources minières du Grand Nord québécois. On dit que Jean Charest aurait bien voulu revenir en Inde cette année pour faire lui-même la publicité de son projet du siècle. En lieu et place, c'est M. Bolduc qui est venu en vanter les mérites, utilisant notamment la tribune d'une importante conférence environnementale qui se tenait à Delhi. Comme si développement durable et exploitation minière étaient des notions naturellement compatibles...
En Inde, l'exploitation minière est tout, sauf écologique. Si bien qu'il était inquiétant, pour ne pas dire épeurant, d'entendre le ministre Gignac, en début d'année à Québec, faire miroiter l'idée, comme si elle était nécessairement séduisante, que le Grand Nord québécois présentait des occasions d'affaires qui avaient, eu égard à la faiblesse de ses infrastructures, «des similitudes avec l'Inde et les pays émergents».
On ne voudrait surtout pas que le nord québécois se développe à l'indienne. Il y a une bonne part de capitalisme sauvage dans la façon dont le sous-continent se «modernise». Dans les faits, ses gouvernements sont dépassés par les impacts sociaux et environnementaux de la croissance économique accélérée du pays. Il n'y a guère plus corrompu que son secteur minier. Depuis une vingtaine d'années, l'Inde a ouvert le secteur à l'entreprise privée en laissant les minières faire pour ainsi dire n'importe quoi. Les autorisations environnementales sont données sur la base d'«évaluations» faites par les entreprises elles-mêmes. L'État n'a ni les moyens ni la volonté de vérifier leur exactitude. Il ne réagit vraiment, et encore, que si les mouvements de résistance citoyenne prennent de l'ampleur. Les promesses de réhabilitation du territoire sont aisément brisées.
Le nombre de mines en opération dans le pays est évalué à 24 000. Les deux tiers d'entre elles fonctionneraient dans l'illégalité, selon l'ONG indienne Mines, Minerals and People. C'est un chiffre difficile à vérifier. La semaine dernière, un comité spécial de la Cour suprême de l'Inde a recommandé l'annulation des licences de 49 minières pour cause d'activités illégales dans le seul État du Karnataka, grand fournisseur de minerai de fer pour le marché chinois. Le rapport du comité faisait état de «collusion flagrante avec les autorités et des fonctionnaires». Les mêmes abus affligent les États voisins de Goa et de l'Andhra Pradesh. De l'aveu même du ministère fédéral des Mines, les activités minières illégales ont partout «crû et prospéré» en l'absence de règlements et de contrôles adéquats.
Où sont les garanties que la «ruée vers l'or» annoncée par le Plan Nord ne donnera pas lieu à de semblables dérives?
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