Syrie - L'hydre de la violence interconfessionnelle
Sami Aoun, membre de l'Observatoire sur le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord de la Chaire Raoul-Dandurand de l'UQAM et professeur titulaire à l'École de politique appliquée de l'Université de Sherbrooke, et Pierre-Alain Clément, chercheur en résidence à l'Observatoire sur le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord de la Chaire Raoul-Dandurand et candidat au doctorat en science politique à l'UQAM
15 février 2012
Actualités internationales
La révolte syrienne perd chaque jour de son caractère spontané et interne pour devenir l'otage d'un bras de fer aux niveaux régional et international. Concomitamment, l'échelle des violences est montée d'un cran, poussant les protagonistes vers la polarisation confessionnelle, image réduite de la rivalité irano-saoudienne.
Sur le terrain, le Conseil national syrien (CNS), créé fin août 2011 par des Syriens de la diaspora, exprime les aspirations des révoltés, en coordination avec l'Armée syrienne libre (ASL). De son côté, Bachar el-Assad mise sur la répression massive, la division des rebelles et le soutien militarodiplomatique de ses alliés: Iran, Chine et Russie.
Nouveau champ de bataille géopolitique
Au niveau national, après 11 mois de troubles, la population reste résolument divisée. Le régime a définitivement perdu sa légitimité à la suite de sa répression sanglante et ses rivaux estiment qu'il est temps d'y porter le coup de grâce. Mais il conserve un noyau de soutien, à savoir ceux qui craignent de perdre leur statut privilégié dans un nouveau régime contrôlé par une majorité revancharde: on les retrouve surtout chez les minorités alaouite, druze et chrétienne, mais aussi dans la grande bourgeoisie citadine (y compris sunnite).
Au niveau international, bien qu'isolé, El-Assad dispose d'alliés résolus. Alaouite (une variante du chiisme, quoique le régime soit laïque), il est un allié des chiites libanais (par l'intermédiaire du parti chiite Hezbollah) et iraqiens, mais surtout de l'Iran, à qui il offre un relais d'influence important dans la confrontation avec Israël et une ouverture sur la Méditerranée. De plus, il bénéficie de la protection russe et chinoise, comme on l'a vu lors du vote de la résolution du Conseil de sécurité condamnant la violence du régime. La Russie possède à Tartous sa seule base de ravitaillement dans la Méditerranée, les projets d'implantation en Libye étant tombés à l'eau avec la chute de Kadhafi.
La Syrie est aussi un point d'appui au moment où l'OTAN poursuit son entreprise «d'encerclement» de la Russie et de la Chine. En outre, ces deux grandes puissances se méfient systématiquement des «interventions humanitaires» occidentales, ingérences qui pourraient les concerner (Tchétchénie, Xinjiang). Enfin, ces deux pays, aux prises avec des «violences islamistes», sont portés à secourir un régime ami et reposant lui aussi sur l'autoritarisme déstabilisé par une insurrection projetée comme islamiste.
Il n'en demeure pas moins que la Syrie est passée du rang d'acteur régional craint et incontournable à celui de théâtre d'une guerre par procuration qui n'est pas sans rappeler la guerre froide.
Les inquiétudes des pétromonarchies
La Syrie n'est en effet pas seulement visée par les ambitions occidentales, mais aussi par celles du reste du monde arabe. La Ligue arabe, dominée par le Conseil de coopération du Golfe (notamment l'Arabie saoudite et le Qatar) tente de reprendre le contrôle du destin de la Syrie en réclamant désormais une force d'interposition arabo-onusienne et en proposant une aide politique et matérielle à l'opposition. Les pays du CCG ont déjà expulsé les ambassadeurs syriens et appellent à la rupture des relations diplomatiques avec Damas. Des prédicateurs sunnites ont émis des fatwas incitant leurs coreligionnaires à renverser Bachar el-Assad, dans l'espoir de briser le maillon faible de l'influence iranienne et chiite au Proche-Orient. Ces monarchies sunnites craignent l'expansion de la puissance iranienne, alors que l'armée américaine quitte l'Iraq, renforçant le poids des chiites dans la production de pétrole passant par le détroit d'Ormuz. De plus, si elles n'agissent pas, ces monarchies accentuent leur image de régimes contre-révolutionnaires et se mettent en porte à faux avec leurs populations et leur allié américain.
Dans ce bras de fer, la Turquie se positionne du côté du changement de régime syrien. Pariant sur les limites de l'attractivité des régimes arabes autoritaires et conservateurs, mais aussi sur la crainte que suscite la montée des islamistes à la faveur du printemps arabe, la Turquie poursuit sa politique de puissance souple ayant de bonnes relations à la fois avec l'Occident et les pays arabes. Mettant de l'avant son modèle d'islam démocratique, elle se voit en arbitre régional, créant la solution de rechange à la fois au modèle saoudien et au modèle iranien.
Une nouvelle donne au coeur du Proche-Orient
Le rêve du renversement populaire pacifique d'un régime autoritaire immobiliste fait de plus en plus place au cauchemar de la guerre interconfessionnelle sur fond d'ingérences étrangères.
La perspective d'une intervention militaire occidentale, alors même que les insurgés syriens y sont encore majoritairement hostiles, paraît écartée pour le moment. À la Ligue arabe comme à l'ONU, l'heure est à la diplomatie active: envoi d'une mission d'interposition, rejetée catégoriquement par le régime et discussions autour d'une zone d'exclusion aérienne. Mais la menace des veto russe et chinois est hautement probable, d'autant que les suspicions sur la présence de diverses officines étrangères augmentent. Une inconnue cruciale réside dans la gestion de la crise par le régime, qui s'obstine dans le déni de l'existence d'une opposition, la poursuite d'une intense répression pouvant à terme conduire la Russie et la Chine à renoncer à le protéger à l'ONU.
À l'heure actuelle, l'issue la moins probable est un retrait «à la yéménite»: en échange de l'immunité, Bachar el-Assad quitterait le pouvoir. Les protagonistes ont toutefois atteint un point de non-retour: revenir au statu quo précédant 2011 est impossible. À tout le moins, le régime devra faire des concessions majeures en matière de représentation de toutes les composantes de la société syrienne. Les détails des réformes à envisager dans l'hypothèse d'un maintien du régime sont cependant très flous.
Que le régime se maintienne ou disparaisse, c'est tout l'équilibre du Proche-Orient qui s'en trouvera modifié: soit les grands rivaux de l'Occident (Russie, Chine, Iran) voient leur influence et le principe de souveraineté résister à une vaste coalition arabo-occidentale, soit l'interventionnisme humanitaire occidental s'impose à nouveau. L'enjeu est si fort que les puissances concernées ne sont pas près de mettre un terme à leur implication en Syrie, ce qui paradoxalement alimente l'hypothèse du scénario catastrophe de l'éclatement du pays. Et au milieu de ces affrontements géopolitiques, le peuple syrien paie de son sang l'idéal de liberté et de dignité du printemps arabe.
***
Ce texte s'inscrit dans le cadre du colloque international de la Chaire Raoul-Dandurand «Le printemps arabe, un an après: changements politiques et nouveaux acteurs?», qui se tiendra demain de 8h45 à 20h au Coeur des sciences de l'UQAM.
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Sami Aoun, membre de l'Observatoire sur le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord de la Chaire Raoul-Dandurand de l'UQAM et professeur titulaire à l'École de politique appliquée de l'Université de Sherbrooke, et Pierre-Alain Clément, chercheur en résidence à l'Observatoire sur le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord de la Chaire Raoul-Dandurand et candidat au doctorat en science politique à l'UQAM
Sur le terrain, le Conseil national syrien (CNS), créé fin août 2011 par des Syriens de la diaspora, exprime les aspirations des révoltés, en coordination avec l'Armée syrienne libre (ASL). De son côté, Bachar el-Assad mise sur la répression massive, la division des rebelles et le soutien militarodiplomatique de ses alliés: Iran, Chine et Russie.
Nouveau champ de bataille géopolitique
Au niveau national, après 11 mois de troubles, la population reste résolument divisée. Le régime a définitivement perdu sa légitimité à la suite de sa répression sanglante et ses rivaux estiment qu'il est temps d'y porter le coup de grâce. Mais il conserve un noyau de soutien, à savoir ceux qui craignent de perdre leur statut privilégié dans un nouveau régime contrôlé par une majorité revancharde: on les retrouve surtout chez les minorités alaouite, druze et chrétienne, mais aussi dans la grande bourgeoisie citadine (y compris sunnite).
Au niveau international, bien qu'isolé, El-Assad dispose d'alliés résolus. Alaouite (une variante du chiisme, quoique le régime soit laïque), il est un allié des chiites libanais (par l'intermédiaire du parti chiite Hezbollah) et iraqiens, mais surtout de l'Iran, à qui il offre un relais d'influence important dans la confrontation avec Israël et une ouverture sur la Méditerranée. De plus, il bénéficie de la protection russe et chinoise, comme on l'a vu lors du vote de la résolution du Conseil de sécurité condamnant la violence du régime. La Russie possède à Tartous sa seule base de ravitaillement dans la Méditerranée, les projets d'implantation en Libye étant tombés à l'eau avec la chute de Kadhafi.
La Syrie est aussi un point d'appui au moment où l'OTAN poursuit son entreprise «d'encerclement» de la Russie et de la Chine. En outre, ces deux grandes puissances se méfient systématiquement des «interventions humanitaires» occidentales, ingérences qui pourraient les concerner (Tchétchénie, Xinjiang). Enfin, ces deux pays, aux prises avec des «violences islamistes», sont portés à secourir un régime ami et reposant lui aussi sur l'autoritarisme déstabilisé par une insurrection projetée comme islamiste.
Il n'en demeure pas moins que la Syrie est passée du rang d'acteur régional craint et incontournable à celui de théâtre d'une guerre par procuration qui n'est pas sans rappeler la guerre froide.
Les inquiétudes des pétromonarchies
La Syrie n'est en effet pas seulement visée par les ambitions occidentales, mais aussi par celles du reste du monde arabe. La Ligue arabe, dominée par le Conseil de coopération du Golfe (notamment l'Arabie saoudite et le Qatar) tente de reprendre le contrôle du destin de la Syrie en réclamant désormais une force d'interposition arabo-onusienne et en proposant une aide politique et matérielle à l'opposition. Les pays du CCG ont déjà expulsé les ambassadeurs syriens et appellent à la rupture des relations diplomatiques avec Damas. Des prédicateurs sunnites ont émis des fatwas incitant leurs coreligionnaires à renverser Bachar el-Assad, dans l'espoir de briser le maillon faible de l'influence iranienne et chiite au Proche-Orient. Ces monarchies sunnites craignent l'expansion de la puissance iranienne, alors que l'armée américaine quitte l'Iraq, renforçant le poids des chiites dans la production de pétrole passant par le détroit d'Ormuz. De plus, si elles n'agissent pas, ces monarchies accentuent leur image de régimes contre-révolutionnaires et se mettent en porte à faux avec leurs populations et leur allié américain.
Dans ce bras de fer, la Turquie se positionne du côté du changement de régime syrien. Pariant sur les limites de l'attractivité des régimes arabes autoritaires et conservateurs, mais aussi sur la crainte que suscite la montée des islamistes à la faveur du printemps arabe, la Turquie poursuit sa politique de puissance souple ayant de bonnes relations à la fois avec l'Occident et les pays arabes. Mettant de l'avant son modèle d'islam démocratique, elle se voit en arbitre régional, créant la solution de rechange à la fois au modèle saoudien et au modèle iranien.
Une nouvelle donne au coeur du Proche-Orient
Le rêve du renversement populaire pacifique d'un régime autoritaire immobiliste fait de plus en plus place au cauchemar de la guerre interconfessionnelle sur fond d'ingérences étrangères.
La perspective d'une intervention militaire occidentale, alors même que les insurgés syriens y sont encore majoritairement hostiles, paraît écartée pour le moment. À la Ligue arabe comme à l'ONU, l'heure est à la diplomatie active: envoi d'une mission d'interposition, rejetée catégoriquement par le régime et discussions autour d'une zone d'exclusion aérienne. Mais la menace des veto russe et chinois est hautement probable, d'autant que les suspicions sur la présence de diverses officines étrangères augmentent. Une inconnue cruciale réside dans la gestion de la crise par le régime, qui s'obstine dans le déni de l'existence d'une opposition, la poursuite d'une intense répression pouvant à terme conduire la Russie et la Chine à renoncer à le protéger à l'ONU.
À l'heure actuelle, l'issue la moins probable est un retrait «à la yéménite»: en échange de l'immunité, Bachar el-Assad quitterait le pouvoir. Les protagonistes ont toutefois atteint un point de non-retour: revenir au statu quo précédant 2011 est impossible. À tout le moins, le régime devra faire des concessions majeures en matière de représentation de toutes les composantes de la société syrienne. Les détails des réformes à envisager dans l'hypothèse d'un maintien du régime sont cependant très flous.
Que le régime se maintienne ou disparaisse, c'est tout l'équilibre du Proche-Orient qui s'en trouvera modifié: soit les grands rivaux de l'Occident (Russie, Chine, Iran) voient leur influence et le principe de souveraineté résister à une vaste coalition arabo-occidentale, soit l'interventionnisme humanitaire occidental s'impose à nouveau. L'enjeu est si fort que les puissances concernées ne sont pas près de mettre un terme à leur implication en Syrie, ce qui paradoxalement alimente l'hypothèse du scénario catastrophe de l'éclatement du pays. Et au milieu de ces affrontements géopolitiques, le peuple syrien paie de son sang l'idéal de liberté et de dignité du printemps arabe.
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Ce texte s'inscrit dans le cadre du colloque international de la Chaire Raoul-Dandurand «Le printemps arabe, un an après: changements politiques et nouveaux acteurs?», qui se tiendra demain de 8h45 à 20h au Coeur des sciences de l'UQAM.
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Sami Aoun, membre de l'Observatoire sur le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord de la Chaire Raoul-Dandurand de l'UQAM et professeur titulaire à l'École de politique appliquée de l'Université de Sherbrooke, et Pierre-Alain Clément, chercheur en résidence à l'Observatoire sur le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord de la Chaire Raoul-Dandurand et candidat au doctorat en science politique à l'UQAM
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