Présidentielle française - Peut-on imaginer une élection sans Marine Le Pen?
Photo : Agence France-Presse Fred Dufour
La candidate du Front nationale à Paris en décembre dernier.
Paris — À deux mois du premier tour de l'élection présidentielle, le président Nicolas Sarkozy a choisi d'accélérer son entrée en campagne en accordant une entrevue au Figaro Magazine dans laquelle il se positionne clairement à droite. Lutte contre l'immigration illégale, obligation pour les chômeurs d'accepter un emploi ou une formation, rappel des fondamentaux sur la famille, ces thèmes qui font la une du magazine publié ce week-end sont étrangement les mêmes que ceux que la candidate Marine Le Pen doit aborder dimanche dans une grande assemblée populaire à Strasbourg, un des bastions du vote d'extrême droite.
Si le président chasse ainsi sur les terres du Front national, c'est que, malgré un certain tassement dans les sondages, la popularité de sa candidate ne se dément pas et que le spectre d'un 21 avril à l'envers hante toujours la droite française. En 2001, Jean-Marie Le Pen s'était en effet hissé au second tour en damant le pion au socialiste Lionel Jospin. Cette fois, c'est à droite que la menace plane, ainsi que le démontre la cote de popularité toujours élevée de Marine Le Pen qui semble accrochée autour de 18 %.
Mais, pour en arriver là, encore faudra-t-il que le FN réunisse d'ici le 16 mars prochain les 500 parrainages d'élus permettant à son candidat de se présenter. Car, après celui du 21 avril, c'est le spectre d'une élection sans Marine Le Pen qui plane aujourd'hui sur la présidentielle.
Les 500 signatures
Même si elle est plus populaire que jamais, Marine Le Pen dit avoir la plus grande difficulté à réunir les 500 signatures d'élus essentielles à sa candidature. Le constat qu'elle a fait établir par un huissier cette semaine montre qu'elle n'en aurait pour l'instant que 346. C'est pourquoi elle en a appelé au Conseil constitutionnel afin que celui-ci autorise les élus qui soutiennent une candidature à conserver l'anonymat. Nombre d'élus hésitent en effet à soutenir publiquement la candidate du FN par peur de représailles ou de ternir leur réputation. Or, la loi stipule que leurs noms doivent être obligatoirement publiés deux semaines avant le premier tour.
Si Marine Le Pen devait être déboutée, il est donc possible qu'elle ne puisse pas réunir les parrainages nécessaires. À l'UMP et au PS, on affirme évidemment que la candidate ne fait que bluffer, pour mieux dénoncer l'ostracisme dont le FN serait l'objet. Son père avait déjà usé de ce stratagème. Mais, on ne peut rien exclure. Après tout, Jean-Marie Le Pen n'avait rassemblé que 533 signatures en 2002, et à peine 507 en 2007.
La «surprise»?
«C'est peut-être là la "surprise" sur laquelle compte Nicolas Sarkozy», écrivait récemment l'ancien directeur du journal Le Monde Jean-Marie Colombani, aujourd'hui éditorialiste du site Slate.fr. Car, si le FN n'était pas au premier tour, tous les sondages montrent que le jeu serait alors complètement ouvert pour le président sortant. Le PS et l'UMP seraient pratiquement ex aequo au premier tour. Même si les socialistes étaient toujours favoris au second, cela permettrait à Nicolas Sarkozy de créer une dynamique nouvelle. Quant aux électeurs du FN, 40 % se réfugieraient dans l'abstention.
À gauche comme à droite, on attend donc impatiemment la décision du Conseil constitutionnel qui devrait tomber avant le 22 février et qui pourrait donc décider du sort de cette élection. Selon les sondages, 70 % des Français considérerait choquant qu'un parti qui représente une partie aussi importante de l'électorat ne puisse présenter un candidat. Si tel devait être le cas, l'éditorialiste du Nouvel Observateur Laurent Joffrin estime que, malgré leurs divergences avec le FN, les dirigeants de l'UMP et du PS devraient encourager leurs élus à parrainer Marine Le Pen afin de «maintenir la norme républicaine». Nul doute qu'à droite comme à gauche, on aura beaucoup de réticences à briser un tel tabou. Le PS de l'ère Mitterrand a longtemps été accusé d'instrumentaliser le FN pour mieux diviser la droite. À l'UMP, soutenir la candidature de Marine Le Pen serait considéré comme suicidaire.
Des voix essentielles
Car, si Nicolas Sarkozy chasse si souvent sur les terres du FN, c'est qu'il peut difficilement songer à la réélection sans ces précieuses voix. Pour la plupart des observateurs, les polémiques que lance régulièrement le ministre de l'Intérieur Claude Guéant sur l'identité nationale, l'immigration ou, plus récemment l'égalité des «civilisations», n'ont pas d'autre but. Guéant est pour ainsi dire l'amiral de campagne de Nicolas Sarkozy chargé d'enfoncer les positions du parti populiste que le président avait presque réussi à réduire à néant en 2007.
Mais, la tâche est autrement plus ardue en 2012. Il y a cinq ans, le FN était en effet dirigé par un leader vieillissant. Nicolas Sarkozy était donc parvenu, selon son expression, à «siphonner» ses voix, tout en allant chercher celles du centre droit et des libéraux. En promettant de réduire le chômage, d'augmenter le pouvoir d'achat, de réduire l'immigration illégale et de combattre l'insécurité, il était allé chercher le vote des milieux ouvriers et populaires traditionnellement acquis au FN.
Or, sur ces quatre questions, le président a plus que déçu ces électeurs qui ne se gênent pas pour le lui reprocher: le chômage est aujourd'hui au plus haut, le pouvoir d'achat n'a évidemment pas augmenté et les statistiques les plus fiables montrent que l'immigration reste stable alors que les agressions contre les personnes ont même progressé.
Or, Marine Le Pen est justement populaire chez ceux qui travaillent ou ont été récemment mis au chômage. Un sondage de l'Humanité montrait récemment qu'elle recueillait 24 % des intentions de vote des salariés et des chômeurs ayant déjà travaillé, devant Nicolas Sarkozy, qui devait se contenter de 18 %, mais derrière le socialiste François Hollande qui atteignait 27 %.
Une campagne politique
Quelle que soit la décision du Conseil constitutionnel, la campagne de Marine Le Pen a depuis peu atteint un plateau. En effet, son programme économique qui propose une sortie concertée de la France de l'euro ne rejoint qu'une minorité de Français puisque 80 % d'entre eux souhaitent conserver la monnaie européenne. À Strasbourg, la candidate devrait donc recentrer son discours sur ses fondamentaux: l'immigration et la sécurité.
Or, ce sont là justement les thèmes que vient de ressusciter Nicolas Sarkozy. Les opinions sur cette stratégie sont partagées. À l'UMP, on estime qu'elle permettra d'aller chercher les précieuses voix qui manquent au président pour rattraper François Hollande au premier tour. Mais plusieurs analystes, comme Jean-Marie Colombani, pensent au contraire que relancer cette thématique conduit «inévitablement à nourrir de nouveau le vote pour l'extrême droite».
En remettant l'immigration au coeur de la campagne, Nicolas Sarkozy pourrait ainsi mousser la campagne de celle qui ne rêve que de prendre sa place au second tour. Si, bien sûr, elle est présente au premier...
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Correspondant du Devoir à Paris
Si le président chasse ainsi sur les terres du Front national, c'est que, malgré un certain tassement dans les sondages, la popularité de sa candidate ne se dément pas et que le spectre d'un 21 avril à l'envers hante toujours la droite française. En 2001, Jean-Marie Le Pen s'était en effet hissé au second tour en damant le pion au socialiste Lionel Jospin. Cette fois, c'est à droite que la menace plane, ainsi que le démontre la cote de popularité toujours élevée de Marine Le Pen qui semble accrochée autour de 18 %.
Mais, pour en arriver là, encore faudra-t-il que le FN réunisse d'ici le 16 mars prochain les 500 parrainages d'élus permettant à son candidat de se présenter. Car, après celui du 21 avril, c'est le spectre d'une élection sans Marine Le Pen qui plane aujourd'hui sur la présidentielle.
Les 500 signatures
Même si elle est plus populaire que jamais, Marine Le Pen dit avoir la plus grande difficulté à réunir les 500 signatures d'élus essentielles à sa candidature. Le constat qu'elle a fait établir par un huissier cette semaine montre qu'elle n'en aurait pour l'instant que 346. C'est pourquoi elle en a appelé au Conseil constitutionnel afin que celui-ci autorise les élus qui soutiennent une candidature à conserver l'anonymat. Nombre d'élus hésitent en effet à soutenir publiquement la candidate du FN par peur de représailles ou de ternir leur réputation. Or, la loi stipule que leurs noms doivent être obligatoirement publiés deux semaines avant le premier tour.
Si Marine Le Pen devait être déboutée, il est donc possible qu'elle ne puisse pas réunir les parrainages nécessaires. À l'UMP et au PS, on affirme évidemment que la candidate ne fait que bluffer, pour mieux dénoncer l'ostracisme dont le FN serait l'objet. Son père avait déjà usé de ce stratagème. Mais, on ne peut rien exclure. Après tout, Jean-Marie Le Pen n'avait rassemblé que 533 signatures en 2002, et à peine 507 en 2007.
La «surprise»?
«C'est peut-être là la "surprise" sur laquelle compte Nicolas Sarkozy», écrivait récemment l'ancien directeur du journal Le Monde Jean-Marie Colombani, aujourd'hui éditorialiste du site Slate.fr. Car, si le FN n'était pas au premier tour, tous les sondages montrent que le jeu serait alors complètement ouvert pour le président sortant. Le PS et l'UMP seraient pratiquement ex aequo au premier tour. Même si les socialistes étaient toujours favoris au second, cela permettrait à Nicolas Sarkozy de créer une dynamique nouvelle. Quant aux électeurs du FN, 40 % se réfugieraient dans l'abstention.
À gauche comme à droite, on attend donc impatiemment la décision du Conseil constitutionnel qui devrait tomber avant le 22 février et qui pourrait donc décider du sort de cette élection. Selon les sondages, 70 % des Français considérerait choquant qu'un parti qui représente une partie aussi importante de l'électorat ne puisse présenter un candidat. Si tel devait être le cas, l'éditorialiste du Nouvel Observateur Laurent Joffrin estime que, malgré leurs divergences avec le FN, les dirigeants de l'UMP et du PS devraient encourager leurs élus à parrainer Marine Le Pen afin de «maintenir la norme républicaine». Nul doute qu'à droite comme à gauche, on aura beaucoup de réticences à briser un tel tabou. Le PS de l'ère Mitterrand a longtemps été accusé d'instrumentaliser le FN pour mieux diviser la droite. À l'UMP, soutenir la candidature de Marine Le Pen serait considéré comme suicidaire.
Des voix essentielles
Car, si Nicolas Sarkozy chasse si souvent sur les terres du FN, c'est qu'il peut difficilement songer à la réélection sans ces précieuses voix. Pour la plupart des observateurs, les polémiques que lance régulièrement le ministre de l'Intérieur Claude Guéant sur l'identité nationale, l'immigration ou, plus récemment l'égalité des «civilisations», n'ont pas d'autre but. Guéant est pour ainsi dire l'amiral de campagne de Nicolas Sarkozy chargé d'enfoncer les positions du parti populiste que le président avait presque réussi à réduire à néant en 2007.
Mais, la tâche est autrement plus ardue en 2012. Il y a cinq ans, le FN était en effet dirigé par un leader vieillissant. Nicolas Sarkozy était donc parvenu, selon son expression, à «siphonner» ses voix, tout en allant chercher celles du centre droit et des libéraux. En promettant de réduire le chômage, d'augmenter le pouvoir d'achat, de réduire l'immigration illégale et de combattre l'insécurité, il était allé chercher le vote des milieux ouvriers et populaires traditionnellement acquis au FN.
Or, sur ces quatre questions, le président a plus que déçu ces électeurs qui ne se gênent pas pour le lui reprocher: le chômage est aujourd'hui au plus haut, le pouvoir d'achat n'a évidemment pas augmenté et les statistiques les plus fiables montrent que l'immigration reste stable alors que les agressions contre les personnes ont même progressé.
Or, Marine Le Pen est justement populaire chez ceux qui travaillent ou ont été récemment mis au chômage. Un sondage de l'Humanité montrait récemment qu'elle recueillait 24 % des intentions de vote des salariés et des chômeurs ayant déjà travaillé, devant Nicolas Sarkozy, qui devait se contenter de 18 %, mais derrière le socialiste François Hollande qui atteignait 27 %.
Une campagne politique
Quelle que soit la décision du Conseil constitutionnel, la campagne de Marine Le Pen a depuis peu atteint un plateau. En effet, son programme économique qui propose une sortie concertée de la France de l'euro ne rejoint qu'une minorité de Français puisque 80 % d'entre eux souhaitent conserver la monnaie européenne. À Strasbourg, la candidate devrait donc recentrer son discours sur ses fondamentaux: l'immigration et la sécurité.
Or, ce sont là justement les thèmes que vient de ressusciter Nicolas Sarkozy. Les opinions sur cette stratégie sont partagées. À l'UMP, on estime qu'elle permettra d'aller chercher les précieuses voix qui manquent au président pour rattraper François Hollande au premier tour. Mais plusieurs analystes, comme Jean-Marie Colombani, pensent au contraire que relancer cette thématique conduit «inévitablement à nourrir de nouveau le vote pour l'extrême droite».
En remettant l'immigration au coeur de la campagne, Nicolas Sarkozy pourrait ainsi mousser la campagne de celle qui ne rêve que de prendre sa place au second tour. Si, bien sûr, elle est présente au premier...
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Correspondant du Devoir à Paris
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