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Torture et sécurité publique - Une odieuse légitimation de la torture

Christian Nadeau - Professeur au Département de philosophie de l'Université de Montréal  11 février 2012  Canada
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Photo : Illustration Christian Tiffet - Le Devoir

Monsieur le premier ministre Stephen Harper, nous a-vons appris cette semaine la politique officielle de notre gouvernement au sujet des informations obtenues par la torture. Dans une lettre adressée à Richard Fadden, directeur du Service canadien du renseignement de sécurité, notre ministre de la Sécurité publique, Vic Toews, condamne explicitement la torture. En revanche, poursuit-il, il faut revoir cette condamnation à la lumière du principe de sécurité publique.

Si nous ne nous accordons pas nécessairement sur son sens en raison de son propos alambiqué, la lettre de Vic Toews donne clairement un ordre: «Dans des situations où un risque sérieux à la sécurité publique existe et où des vies sont peut-être en jeu, je m'attends et donc j'ordonne au SCRS de faire de la protection de la vie et de la propriété son principe premier [overriding priority] et de partager les informations nécessaires — décrites et qualifiées de manière adéquate — aux autorités appropriées.» En clair, lorsque les circonstances le commandent, le principe de sécurité subordonne la condamnation de la torture. Le ministre a ensuite répété cette même logique en Chambre.

Le plus odieux, dans toute cette histoire, ce ne sont pas des gestes de torture commis par des individus au nom de la sécurité publique. Le plus révoltant est la légitimation de la torture par des autorités politiques élues démocratiquement. Certes, le ministre ne dit pas que les informations obtenues par la torture possèdent une valeur légale. Il ne dit pas non plus qu'elles seraient moralement acceptables. Mais il indique clairement que nous avons l'obligation morale et politique de ne pas nous en priver. Ce faisant, nous favorisons la torture en lui octroyant une légitimité en raison de son utilité supposée, et nous offrons une caution morale à ce que nous condamnons par ailleurs.

Notre responsabilité

Nous pourrions interpréter la lettre de Vic Toews comme une autorisation à la pratique de la torture par des agents ou des militaires canadiens, mais ce serait un mensonge. Cela n'excuse en rien notre gouvernement. Sa lettre donne clairement un ordre qui approuve le recours à des informations obtenues par la torture. [...]

À cela, il faut répondre plusieurs choses. D'une part, notre attitude pourrait être à l'origine des actes commis. Pas de torture sans marché pour l'information obtenue par ces «interrogatoires coercitifs». [...] En ayant recours à des informations obtenues par la torture, nous nous plaçons en situation de dette et il faudra en assumer les coûts.

D'autre part, si nul ne peut nous tenir pour responsables d'actes que nous n'avons pas commis, nous sommes en revanche pleinement responsables de notre relation à ces mêmes actes. Notre gouvernement ne peut se dérober de cette responsabilité.

L'engrenage de la torture

Monsieur Harper, nous tombons peu à peu dans cette même logique qui a donné lieu à la dérive sécuritaire aux États-Unis. Nos voisins avaient le prétexte d'une panique engendrée par les attentats du 11-Septembre et entretenue pendant de nombreuses années par les populistes et un nationalisme va-t-en-guerre. Nous ne pouvons ni ne devons perpétuer cette manière de penser, car elle nous détruit de l'intérieur. Nous ne sommes plus les mêmes lorsque nous nous aveuglons volontairement par notre peur de l'ennemi. Nous ne sommes plus les mêmes lorsque nous fermons les yeux sur la torture si sa brutalité importe moins que notre repos.

Pourtant, comment dormir lorsque des hommes et des femmes hurlent de douleur? Comment peut-on voir notre sécurité dans ce qui au contraire attise partout la haine, le ressentiment et la cruauté? L'acceptation, même tacite, de la torture diminue notre capacité à différencier la menace réelle de sa probabilité, car nous sacrifions tout à l'autel de la sécurité. Peu à peu, ce que nous excusons de manière exceptionnelle devient convenable parce que nous en banalisons la portée morale. [...]

Nos devoirs respectifs

Les actes de torture commis contre le peuple algérien au moment de la guerre d'indépendance souillent encore l'image de la France. Les Britanniques ont sur la conscience les crimes commis en Irlande du Nord. Tsahal, l'armée israélienne qui se targue de ses hauts standards en matière d'éthique, et le Shabak ou Shin Bet sont frappés d'amnésie lorsque nous évoquons la torture des Palestiniens dans les territoires occupés. Je me demande également comment font nos voisins américains pour se regarder chaque matin dans le miroir, sachant ce qu'ils ont commis en Irak, en Afghanistan, à Guantánamo ou sur l'une ou l'autre de leurs bases secrètes.

Dans certains cas, la responsabilité de tous a entraîné le militantisme et l'action civique de quelques-uns. Mais cela ne suffit pas. Je suis convaincu de la nécessité d'un bannissement absolu de la torture. Une telle chose n'a toutefois guère de chances de succès si elle ne fait pas l'objet d'une compréhension fondamentale des enjeux en présence de la part des élites politiques et de l'ensemble de la société civile. [...]

Ma propre responsabilité m'oblige à lutter par tous les moyens et toutes les compétences dont je dispose pour atténuer ma complicité dans des politiques odieuses, ce qui est bien peu, je le concède. Quant à vous, votre pouvoir, fût-il plébiscité et accepté par la population, n'en a pas moins de lourdes obligations, précisément en raison de son étendue. Si nous sommes encore en démocratie, et vous reconnaîtrez comme moi que nous le sommes, vos obligations morales n'en sont que plus strictes.

Nous pouvons comprendre que votre défense des droits de la personne lors de votre voyage en Chine ait été peu écoutée là-bas si votre gouvernement s'acharne ici à les compromettre. L'impunité organisée, un trait commun des gouvernements autoritaires, qu'ils soient ou non démocratiques, exige une concertation des plus forts dont vous ne serez pas toujours capables. La force finit par s'épuiser, la justice seule est capable de longévité. Un jour, la démocratie au Canada reprendra son véritable sens. Rassurez-vous, vous ne serez pas le seul à être jugé. Nous devrons également tâcher de comprendre ce que diable nous allions faire dans votre galère.

***

Christian Nadeau - Professeur au Département de philosophie de l'Université de Montréal
 
 
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  • michel lebel - Inscrit
    11 février 2012 10 h 10
    Honte!
    Je le dis souvent: Honte à ce gouvernement en matière de respect des droits et libertés de la personne, tant au plan national qu'international.La torture ne peut jamais être admise, et ceci sans aucune exception. AUCUNE EXCEPTION! Bon et beau texte, M.Nadeau.


    Michel Lebel
    Ancien professeur des droits et libertés de la personne
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  • Michel Mongeau - Inscrit
    11 février 2012 10 h 22
    De l'usage ambigu de l'adjectif possessif
    Je soutiens la position critique de Christian Nadeau à propos des changements de vue récents du gouvernement canadien en matière d'usage de la torture. Il faudrait également remémorer à ce dernier que la Charte canadienne des droits et libertés, adoptée par le gouvernement de ce pays en 1982, interdit l'usage de la torture. Il s'agit là d'un impératif catégorique qu'on ne saurait assortir de mesures d'exception, qu'avec une prudence strictement définie, encadrée et argumentée.
    Puis, sur le plan pratique, déjà au 18e siècle, dans la France de Louis XVI, plusieurs s'opposaient à la fameuse ''question'' qui poussait n'importe qui à avouer sous la torture, à peu près n'importe quoi. Ce gouvernement Harper semble atteint d'une forme inquiétante de la maladie sécuritaire de ses voisins du sud. En terminant, nous pouvons nous demander à quoi correspond l'usage, chez monsieur Nadeau, de l'adjectif possessif dans les énoncés que voici. S'agit-il d'une rhétorique stratégique ou d'une forme de légitimation de ce gouvernement? Le fait d'être élu donne t-il à un gouvernement toute sa légitimité? En ce qui me concerne, je reconnais la légalité de celui-ci. Cependant, sur le plan éthique, je ne cautionne nullement son idéologie, ses politiques et ses aspirations néo-conservatrices

    ''la politique officielle de notre gouvernement au sujet''
    ''notre ministre de la Sécurité publique, Vic Toews, condamne explicitement la torture''
    ''Cela n'excuse en rien notre gouvernement''
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  • Françoise Breault - Abonnée
    11 février 2012 13 h 11
    Retour au temps des barbares
    Avec le gouvernement Harper, on se croirait de retour aux temps des barbares...Jamais je n'aurais crû possible qu'en 2012 un gouvernement élu "démocratiquement" puisse faire une telle déclaration "cautionnant" ainsi la torture. Force de constater que le vernis de la civilisation est bien mince....

    Une personne qui accepte de recevoir les "recettes" d'un vol, se rend ainsi complice de ce vol. De même Harper en acceptant des renseignements obtenus sous la torture se fait complice de la torture

    On peut toujours se consoler en se disant que seul un mode de scrutin déficient et anti-démocratique lui permet d'être majoritaire et que seulement 24% des citoyens l'ont choisi. ( 40% de 60% de participation = 24% )

    "Comment dormir lorsque des hommes et des femmes hurlent de douleur?" écrit M. Nadeau. Effectivement, comme beaucoup de personnes je suis bouleversée... J'ajouterais aussi: "comment dormir quand tant de personnes meurent parce qu'affamés ou sous-alimentés, quand tant de sans-abri meurent gelés dehors...quand tant de gens travaillent dans des conditions de misère, etc.

    Tout est lié. Quand les gens, en majorité, prendront conscience que tous ces problèmes ont la même racine, ils seront en mesure de transformer leur désarroi et leur sentiment d'impuissance en action efficace.

    Une action concrète ici et maintenant serait de se joindre au Mouvement démocratie nouvelle: http://www.democratie-nouvelle.qc.ca/accueil.htm
    qui travaille à la réforme du mode de scrutin.

    Ce serait un pas dans la bonne direction.
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  • France Marcotte - Abonnée
    11 février 2012 15 h 36
    Sur papier
    Le commentaire du mystérieux et acide Wilbrode a été interrompu faute de longueur mais il bien intrigant.
    C'est vrai que dire veut aussi dire choisir de taire et un texte bien lisse et sans prises d'air ou de sorties secondaires devraient toujours garder le lecteur prudent.

    Après cette lecture, ces deux lectures, j'ai tenté d'imaginer M.Nadeau, le propret, sur un champ de bataille, fumant et sanguinolent.
    Difficile, je ne l'aperçois nulle part. A-t-il déserté?
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  • Michel Mongeau - Inscrit
    11 février 2012 18 h 35
    De la chasse aux lièvres
    Madame Marcotte,
    Quand même, nous trouvons d'habitude plus de pondération dans vos jugements. Christian Nadeau est un professeur et sa tâche consiste à faire de la recherche, à enseigner et prendre la plume ou la parole. Pourquoi le dénigrer en écrivant:" le propret, sur un champ de bataille, fumant et sanguignolent"? C'est un coup un peu bas, non?
    Quant à Wilbrode,peut-être a t-il abusé du Red Bull tant ses propos dérivent, frappent de tous bords et se montrent impuissants à cerner un sujet et à le porter avec force et arguments.
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  • Michaël Lessard (micles.biz) - Abonné
    11 février 2012 19 h 00
    Dilemme moral : Sauf que nous, la démocratie, devons dire aux agents et agents comment agir
    Bonjour,

    De mon côté, comme militant pour les droits humains qui ne reçoit pas d'information illégale, je peux facilement écarter la question, mais nous devons dire à nos agent-es comment agir face au problème qui est le suivant...

    Imaginez, et c'est un problème réel, que les agent-es reçoivent une information selon laquelle une personne X est ciblée pour assassinat au Québec. Sauf qu'imaginons que l'information est illégale et criminelle, car elle provient d'un pays qui a torturé des gens qui ont déclaré ladite information...

    Les chances sont extrêmement élevées que l'information soit fausse, comme c'est souvent le cas sous la torture.

    Sauf que les agent-es ont deux options :

    A) Ne rien faire, car ces informations sont criminelles car obtenues sous la torture;

    B) Au moins enquêter pour vérifier auprès des personnes en danger et voir si on peut prévenir un meurtre potentiel ou hypothétique.

    Crime A) Si on demande aux agent-es de ne rien faire et que la personne est assassinée, le gouvernement et les agent-es ont violé la Constitution canadienne en ne portant pas assistance à une personne en danger alors qu'ils/elles avaient des informations à cet effet.

    Crime B) Si les agent-es enquêtent et tentent de sauver la personne, ils/elles ont agit sur des informations obtenues sous la torture.

    C'est un dilemme éthique et philosophique intense. Les philosophes devraient trouver un tel dilemme intéressant. Donc, M. Christian Nadeau, professeur de philosophie, voudrait peut-être nous aider à trouver une réponse acceptable à cette horrible question.

    En fait, si on oublie le gouvernement conservateur un instant, je demande à nous, citoyens et citoyennes du Québec, quels ordres ou règles devrions-nous donner à nos agent-es? Doivent-ils/elles ne rien faire du tout si l'information provient de probable torture? Ou doivent-ils/elles vérifier et prévenir si possible?


    Bien à vous.
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  • amaranta - Inscrit
    12 février 2012 05 h 15
    @ michael Lessard
    Vous militez pour le respect des droits de la personne, donc vous êtes contre la torture, et de ce fait, devriez être capable de répondre à la question que vous posez. Faites appel à votre sens moral.

    Les informations obtenues sous la torture ne sont pas considérées comme crédibles et leur utilisation est interdite par la loi. Les agents dont vous parlez le savent et n'ont donc aucune raison de se trouver en possession de telles informations.
    S'ils le sont, ils agissent illégalement. S'ils les utilisent, prétextant que cela pourrait sauver une vie, ils violent la loi et encouragent la torture en lui octroyant une légitimité.

    Ce genre de raisonnement est dangereux et est souvent avancé par les partisans des « interrogatoires musclés ». En soulevant l’hypothétique utilité de cette dernière, ils sèment un doute dans la tête des gens et rendent progressivement la torture plus acceptable.

    Nous avons la chance de vivre dans un État de droits, luttons pour le préserver.
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