Libre opinion - La générosité des chefs
Les sociétés archaïques, celles qui n'ont pas développé l'écriture et ne vivaient pas, comme on l'entend souvent, dans un état d'angoisse permanent, ont eu un certain nombre d'intuitions heureuses. Parmi celles-ci, celle qui est peut-être la plus instructive pour nous se rapporte à la structuration particulière de la sphère politique. Les premiers observateurs des ethnies d'Amérique du Sud (excluons les Incas), dissimulant mal leurs prémisses évolutionnistes et ethnocentristes, ont été étonnés de constater à quel point l'institution de la chefferie indienne ne jouissait d'aucune autorité ou presque. En effet, le chef, s'il veut se maintenir, doit être d'une générosité sans faille, ne se fier qu'à sa vaillance et à son inventivité, de même qu'il doit pacifier la tribu et ne pas avoir la langue dans sa poche.
En Amérique du Sud, le leader est celui qui travaille le plus fort, qui arbore les bijoux les plus minables, il ne possède pas de pouvoir décisoire, c'est-à-dire que les hommes et les femmes de sa tribu peuvent juger que ses propositions ne valent pas la peine d'être observées. Le pouvoir du chef est fragile et révocable.
Ces sociétés indiennes, comme l'affirme Pierre Clastres, ont inventé des stratégies visant à étouffer la virulence de l'autorité. La philosophie politique de ces sociétés archaïques repose sur la possibilité pour les chefs d'être expulsés de la communauté si le pouvoir leur monte à la tête ou s'ils font de constantes manigances pour s'arroger de plus en plus de privilèges. Elles ont mis en place le type de pouvoir dont elles souhaitaient se doter. Elles ont instauré la sphère politique et l'ont bridé de telle manière que son «déploiement» excessif s'avère impossible. Elles ont entrevu le risque contenu dans l'élévation d'un pouvoir extérieur légalement autonome capable de s'emballer et de se dissocier. En somme, ce que Clastres nous apprend, c'est que le pouvoir politique était conçu par ces sociétés comme non coercitif et non hiérarchique.
C'est exactement le contraire en Occident. L'élaboration incrémentielle de l'État-nation, forme d'autorité contingente arc-boutée sur un système complexe de contre-pouvoirs et justifiée par la démocratie libérale représentative, produit des politiciens professionnels aux convictions molles qui exercent la souveraineté en ayant seulement l'opinion publique et l'électoraliste comme garrots. Ils peuvent commettre les pires bêtises et concevoir les projets les moins à même de réaliser le bien commun sans encourir la sanction immédiate de leur population.
La philosophie politique occidentale n'aura pas reconnu l'essentiel, ce que les sociétés indiennes d'Amérique du Sud ont pourtant compris sans disposer de théories sur le contrat social et sans avoir inventé le parlementarisme, à savoir que le pouvoir qui n'est pas rattaché à des limitations permanentes recèle pour les populations humaines un risque très grand. Ces indiens ne perdraient pas de temps avec le cynisme et ne se gêneraient pas pour bannir les corrupteurs. Ils ne toléreraient pas longtemps l'outrecuidance de nos «chefs»...
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Olivier Boisvert, libraire à Jonquière
En Amérique du Sud, le leader est celui qui travaille le plus fort, qui arbore les bijoux les plus minables, il ne possède pas de pouvoir décisoire, c'est-à-dire que les hommes et les femmes de sa tribu peuvent juger que ses propositions ne valent pas la peine d'être observées. Le pouvoir du chef est fragile et révocable.
Ces sociétés indiennes, comme l'affirme Pierre Clastres, ont inventé des stratégies visant à étouffer la virulence de l'autorité. La philosophie politique de ces sociétés archaïques repose sur la possibilité pour les chefs d'être expulsés de la communauté si le pouvoir leur monte à la tête ou s'ils font de constantes manigances pour s'arroger de plus en plus de privilèges. Elles ont mis en place le type de pouvoir dont elles souhaitaient se doter. Elles ont instauré la sphère politique et l'ont bridé de telle manière que son «déploiement» excessif s'avère impossible. Elles ont entrevu le risque contenu dans l'élévation d'un pouvoir extérieur légalement autonome capable de s'emballer et de se dissocier. En somme, ce que Clastres nous apprend, c'est que le pouvoir politique était conçu par ces sociétés comme non coercitif et non hiérarchique.
C'est exactement le contraire en Occident. L'élaboration incrémentielle de l'État-nation, forme d'autorité contingente arc-boutée sur un système complexe de contre-pouvoirs et justifiée par la démocratie libérale représentative, produit des politiciens professionnels aux convictions molles qui exercent la souveraineté en ayant seulement l'opinion publique et l'électoraliste comme garrots. Ils peuvent commettre les pires bêtises et concevoir les projets les moins à même de réaliser le bien commun sans encourir la sanction immédiate de leur population.
La philosophie politique occidentale n'aura pas reconnu l'essentiel, ce que les sociétés indiennes d'Amérique du Sud ont pourtant compris sans disposer de théories sur le contrat social et sans avoir inventé le parlementarisme, à savoir que le pouvoir qui n'est pas rattaché à des limitations permanentes recèle pour les populations humaines un risque très grand. Ces indiens ne perdraient pas de temps avec le cynisme et ne se gêneraient pas pour bannir les corrupteurs. Ils ne toléreraient pas longtemps l'outrecuidance de nos «chefs»...
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Olivier Boisvert, libraire à Jonquière
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