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Libre opinion - La générosité des chefs

Olivier Boisvert, libraire à Jonquière  17 janvier 2012  Québec
Les sociétés archaïques, celles qui n'ont pas développé l'écriture et ne vivaient pas, comme on l'entend souvent, dans un état d'angoisse permanent, ont eu un certain nombre d'intuitions heureuses. Parmi celles-ci, celle qui est peut-être la plus instructive pour nous se rapporte à la structuration particulière de la sphère politique. Les premiers observateurs des ethnies d'Amérique du Sud (excluons les Incas), dissimulant mal leurs prémisses évolutionnistes et ethnocentristes, ont été étonnés de constater à quel point l'institution de la chefferie indienne ne jouissait d'aucune autorité ou presque. En effet, le chef, s'il veut se maintenir, doit être d'une générosité sans faille, ne se fier qu'à sa vaillance et à son inventivité, de même qu'il doit pacifier la tribu et ne pas avoir la langue dans sa poche.

En Amérique du Sud, le leader est celui qui travaille le plus fort, qui arbore les bijoux les plus minables, il ne possède pas de pouvoir décisoire, c'est-à-dire que les hommes et les femmes de sa tribu peuvent juger que ses propositions ne valent pas la peine d'être observées. Le pouvoir du chef est fragile et révocable.

Ces sociétés indiennes, comme l'affirme Pierre Clastres, ont inventé des stratégies visant à étouffer la virulence de l'autorité. La philosophie politique de ces sociétés archaïques repose sur la possibilité pour les chefs d'être expulsés de la communauté si le pouvoir leur monte à la tête ou s'ils font de constantes manigances pour s'arroger de plus en plus de privilèges. Elles ont mis en place le type de pouvoir dont elles souhaitaient se doter. Elles ont instauré la sphère politique et l'ont bridé de telle manière que son «déploiement» excessif s'avère impossible. Elles ont entrevu le risque contenu dans l'élévation d'un pouvoir extérieur légalement autonome capable de s'emballer et de se dissocier. En somme, ce que Clastres nous apprend, c'est que le pouvoir politique était conçu par ces sociétés comme non coercitif et non hiérarchique.

C'est exactement le contraire en Occident. L'élaboration incrémentielle de l'État-nation, forme d'autorité contingente arc-boutée sur un système complexe de contre-pouvoirs et justifiée par la démocratie libérale représentative, produit des politiciens professionnels aux convictions molles qui exercent la souveraineté en ayant seulement l'opinion publique et l'électoraliste comme garrots. Ils peuvent commettre les pires bêtises et concevoir les projets les moins à même de réaliser le bien commun sans encourir la sanction immédiate de leur population.

La philosophie politique occidentale n'aura pas reconnu l'essentiel, ce que les sociétés indiennes d'Amérique du Sud ont pourtant compris sans disposer de théories sur le contrat social et sans avoir inventé le parlementarisme, à savoir que le pouvoir qui n'est pas rattaché à des limitations permanentes recèle pour les populations humaines un risque très grand. Ces indiens ne perdraient pas de temps avec le cynisme et ne se gêneraient pas pour bannir les corrupteurs. Ils ne toléreraient pas longtemps l'outrecuidance de nos «chefs»...

***

Olivier Boisvert, libraire à Jonquière
 
 
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  • Yvan Dutil - Inscrit
    17 janvier 2012 07 h 13
    Pourquoi éliminer les incas?
    Monsieur Boisvert, omission des incas des sociétés indiennes sud-américaines n'est pas anodin. Vous ne nommer pas les autres société. S'il s'agit de société de chasseur-ceuilleur, il est clair que la fonction de chef n'a absolument rien à voir avec les sociétés plus organisées. Une situation qui n'était guère différente chez nos amérindiens.
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  • Jacques Saint-Cyr - Inscrit
    17 janvier 2012 08 h 13
    Faire fi de la justice
    Nos démocraties sont fondées sur un pouvoir législatif élu et un pouvoir judiciaire indépendant. Des gens meurent tous les ans dans un combat pour se donner des institutions semblables. Vos indiens imaginaires qui se feraient justice ressemblent fort aux enragés de la démocratie directe pendant la Révolution française, avec Saint-Just, Fouquier-Tinville et Robespierre. Les intellectuels ont vraiment le don de se fourvoyer dans les méandres d'un savoir spécialisé.
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  • S. Arcand - Inscrit
    17 janvier 2012 08 h 24
    Omission et raccourci
    L'idée de prendre les micro-sociétés pour étudier les sociétés dites complexes est bonne. Cela permet de jouer d'un effet miroir et, éventuellement, de pouvoir mieux nous connaître et, qui sait, d'améliorer nos propres institutions. A ce titre, Clastre a fait oeuvre de pédagogie. Cela dit, cette comparaison demeure boîteuse parce la société moderne exige une certaine permanence du pouvoir: ne serait-ce que parce que les populations sont beaucoup plus grandes et l'exercice du pouvoir nécessite une pléade de technocrates et autres experts qui pourrait difficilement travailler sans une certaine stabilité du pouvoir. Le parlementarisme n'est peut-être pas parfait, mais il demeure représentatif d'une certaine volonté populaire. Pas parce qu'on n'aime pas le Parti Libéral du Québec ou les Conservateurs de Harper qu'il faut jeter le bébé avec l'eau du bain. A mon avis, le mythe du bon sauvage rousseauiste doit être pris avec beaucoup de bémols.
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  • Gabrielle Desbiens - Abonnée
    17 janvier 2012 10 h 33
    Un exemple, une idée, une façcon de voir les choses oubliée...
    L'exemple des communautés dépeint par Boisvert est clairement tiré des textes - ô combien originaux et rigoureux - (que M. Saint-Cyr devrait lire, ou relire...) de Clastres (La Société contre l'État) qui souligne que ces groupes "chasseurs-cueilleurs" n'avaient simplement pas idée du pouvoir: il ne leur était pas nécessaire.
    Évidemment, il s'agirait d'une tout autre idée de vie en société, excluant complètement le modèle dans lequel nous vivons. Idée du modèle occidental salvateur qui fut tellement prisée par les partisants collonisalistes occidentaux que ces sociétés ne sont plus. Elles ne sont plus ce qu'elles étaient et ont dû concilier avec l'invasion capitaliste de notre monde.
    Évidemment que cette culture ne s'applique pas à nos sociétés, trop populeuses et décidément perdues dans une vision très cadrée des différents modes de vie possibles.
    Mais bref, l'idée de Boisvert de présenter cette alternative à ce que nous vivons est des plus intéressantes. Laissez-vous prendre dans le jeu de l'imagination, sortez donc de vos confortable cadres à l'occidentale...
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  • MJ - Inscrite
    17 janvier 2012 19 h 50
    La fonction de chef
    Doit-on aussi exclure les Mayas et les Toltèques de ces ethnies sud-américaines?

    Il me semble que la fonction de chef chez certaines ethnies sud-américaines, telle que vous la décrivez, n’offre guère d’avantages personnels. Peut-être le chef est-il choisi de manière autoritaire et n’a-t-il alors pas le choix de refuser la fonction. Car qui oserait se présenter à cette fonction, sinon mû par un certain masochisme ou par un élan de générosité relevant de l'altruisme!

    Mais j’abonde sur la perte de temps que constitue de nos jours le fait de devoir repérer tous les abus de pouvoir, les cas de corruption, de cupidité et de manque d’éthique qui ravagent nos sociétés humaines. Il est d’autant plus frustrant de constater que ces individus s’en tirent mieux que la majorité des gens sur le plan financier et des gratifications sociales.
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