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Libre opinion - Il vaut toujours mieux en rire

Émile Bordeleau-Pitre, Montréal  5 janvier 2012  Actualités en société
Le 31 décembre dernier paraissait en une du Devoir un article qui posait la question, à même son titre: «Vaut-il mieux en rire?» Se penchant sur les différentes revues annuelles — celle des Zapartistes, du Rideau vert, du Bye Bye, etc. —, le texte en venait à la conclusion que, dans un climat de morosité comme celui où nous évoluons présentement, il faudrait sans doute faire autre chose que s'adonner à la rigolade; il faudrait certainement s'activer un peu, sans quoi le rire finirait par jaunir, à force d'agir à vide.

«Plutôt que d'en rire, peut-être vaudrait-il mieux s'en indigner.» C'est sur cette proposition de Robert Aird que se clôt l'article de la journaliste Catherine Lalonde. La phrase est symptomatique d'une idée fort répandue selon laquelle rire est une non-action; que c'est une distraction de choses plus sérieuses; que quand on rit, au fond, on stagne, on ne fait pas avancer la situation. François Parenteau, qui a décidé de ne pas participer cette année à la revue annuelle des Zapartistes, semble également partager cette opinion: ainsi, il explique s'être retiré pour «chercher des solutions», pour «proposer plutôt que rigoler». Comme si le rire s'opposait à l'action véritable.

Or, François Rabelais, qui au XVIe siècle a entre autres écrit les Pantagruel et Gargantua, n'aurait sans doute pas été de cet avis. Du rire, omniprésent dans toute son oeuvre, il allait même jusqu'à dire qu'il était le propre de l'homme. Pour cet écrivain dont Bakhtine analyserait les symboles et les images dans L'oeuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance, rire, c'était encore agir.

Au Moyen Âge et pendant la Renaissance, en période de carnaval ou avec le fou du roi, tout pouvait être dit sous les couverts du rire carnavalesque: on envoyait paître le souverain et les saints dans la crotte, on se moquait d'eux, on les couvrait de vulgarités. Le rire servait, en quelque sorte, à remettre la monarchie et la religion à leur place; à chasser la peur qu'elles évoquaient, les transformant en d'inoffensifs épouvantails. On montrait du doigt la relativité d'une vérité officielle et on lui substituait plutôt une sagesse populaire non officielle.

Et au fond, même aujourd'hui, qu'arrive-t-il lorsque nous rions de nos politiques? Le temps d'une rigolade, nous les détrônons; nous les rabaissons; nous les ramenons à ce que Bakhtine appelait le «bas matériel». Ainsi, nous annulons temporairement leur autorité, leur hégémonie, et nous chassons toute l'angoisse, l'infériorité et l'impuissance que peuvent nous inspirer leurs rôles traditionnels.

En ce sens, il n'est pas vrai, tel que le proposait l'article, que l'humour est un outil de défense. Au contraire: il est un moyen concret d'attaque — d'action du moins. D'ailleurs, on dit de lui qu'il est contagieux, ce qui souligne sa dangerosité, la capacité qu'il a d'envahir l'espace public. L'article mentionnait également un peu plus loin que l'humour commandait un «recul», un «détachement». Or, rien n'est moins vrai: pour rire de quelque chose, on doit absolument pouvoir le ramener à soi, le corporaliser.

C'est ce que l'on fait, notamment, quand on imite ou qu'on parodie; mais c'est également ce que l'on fait quand on rabaisse quelque chose: littéralement, on le ramène, en le détrônant, à hauteur d'homme. Le rire abolit les distances habituelles (celles de la hiérarchie ou celles qui placent l'homme sous la domination totale de Dieu) et ne laisse trace d'aucun «détachement»: c'est en s'appropriant ce qui habituellement nous ordonne et nous domine qu'on parvient à chasser la peur.

«Pour que l'humour politique soit efficace, un espoir doit percer le paysage», nous dit le texte. Ainsi, l'on ne pourrait pas rire dans un climat de morosité. Un peu comme la souveraineté pour François Legault, le rire commanderait en quelque sorte des conditions optimales sans lesquelles il n'arriverait pas à se déployer de façon authentique.

Pour François Rabelais, l'idée d'espoir était certainement au coeur même du rire. L'intention n'était pas de rire parce que le climat s'y prêtait, mais plutôt de rire pour instaurer une transformation du climat; pour le rénover; pour effectuer, par lui et à travers lui, une régénérescence. En rabaissant la monarchie et la religion à notre «bas matériel», en les ramenant à notre corporalité, le monde entier se rapportait au corps de l'homme, et le corps de l'homme, lui, se transformait en monde entier. Cette situation faisait en sorte que tout devenait possible: et de cette totale ouverture des possibilités perçait un espoir qui ne pouvait être engendré que par le rire.

Qu'il vaille mieux en rire ou pas, la question ne se pose donc pas véritablement. Il vaut, effectivement, toujours mieux en rire, puisque le rire, agent de changement et d'espoir par excellence, chasse la peur. La véritable question, à la lecture de cette une du Devoir, c'est plutôt: savons-nous encore le faire?

***

Émile Bordeleau-Pitre, Montréal
 
 
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  • Anne-Marie Gill - Abonné
    5 janvier 2012 07 h 23
    À propos du rire, de son sens et de son dosage....
    Que ce soit le rire, le drame, la tragédie, l'information politique sérieuse et autres communications de l’esprit humain, rien n'est en soi ou bien ou mal, ou aliénant, ou libérateur. Tout est d'abord question de sens du propos ou de l'œuvre et de ses effets et de sa pertinence dans un contexte donné. L'humour de la dernière décennie, sauf d'heureuses exceptions, ne nous a convaincus ni de son à-propos, ni de sa pertinence. Dans un deuxième temps, tout est aussi question de dosage. Or, depuis de trop nombreuses années, la sphère médiatique et l'industrie du spectacle nous ont inondés jusqu'à plus soif, de spectacles d'humour, de talk-shows « divertissants », de jeux-questionnaires humoristiques, d'animateurs et d'animatrices au ton voulu toujours dynamique, voire surexcité, pour nous donner le goût de bonheur (sic!) presque malgré nous. Nous en avons régulièrement la nausée et pourtant, nous aimons la vie et rire...

    Le monde ne tourne pas rond. Comme le disait la chanson des Séguin, le bon Roi Dagobert a mis le monde à l'envers. Or, c'est dans la recherche de sens et avec art qu'on pourra le remettre « à l'endroit », plutôt ...« à l'engauche » en ce qui me concerne. J'aimerai y participer en riant, mais tout aussi souvent, avec le plus grand sérieux, bref avec intelligence et toute la palette des émotions qui m’animent comme être humain.

    Anne-Marie Gill
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  • Catherine Viau - Inscrit
    5 janvier 2012 09 h 30
    Le rire, un reflet de notre impuissance
    Quand on rit des personnes en position de pouvoir, je ne crois pas qu'on "annule temporairement leur autorité, leur hégémonie". Selon moi, le rire n'est ni un outil de défense, ni un outil de puissance, il est le reflet de notre incapacité à prendre nous-mêmes une position d'autorité face aux situations qui nous déplaisent ou qui nous heurtent. Ne dit-on pas que l'humour est un lubrifiant social? Quoi qu'il soit essentiel à notre santé psychique quand il est bien employé, l'humour dans le type de situation qui nous occupe semble plutôt empêcher la confrontation et permettre de faire passer une pilule amère. J'abonde dans le sens de l'article précédent: Il est parfois temps de faire face à la colère qu'on porte et de l'exprimer comme des adultes, plutôt que de rester cacher derrière nos blagues grasses d'adolescents et de ti-counes qui ne s'assument pas.
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  • Jean Richard - Abonné
    5 janvier 2012 09 h 35
    Le problème n'est pas le rire
    « une idée fort répandue selon laquelle rire est une non-action »

    Le problème de ces bye-bye de fin d'année, ce n'est pas le rire, mais justement que de plus en plus de gens ont de moins en moins le goût de rire, et ça non pas parce qu'ils en ont perdu la capacité, mais parce que ce n'est pas drôle du tout.

    La belle époque de l'humour québécois, c'est celle où le cynisme déclenchait le rire. Or, on a inversé les choses et maintenant, c'est le rire qui déclenche le cynisme. Et ce cynisme contrôlé par l'industrie du spectacle, il est une non-action car il est apolitique. Car ce n'est pas parce qu'on convertit des politiciens en gentils bouffons qu'on est politique.

    Oui, monsieur Bordeleau-Pitre, le rire peut être « agent de changement et d'espoir », mais le rire radio-canadien de fin d'année est plutôt agent d'engourdissement et d'abrutissement.
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  • Benoît Rheault - Abonné
    5 janvier 2012 10 h 57
    D'où vient l'attaque? Qui tient le glaive?
    Ce texte est bien écrit, et la représentation de l'humour qui "corporalise" est fort sagace. Je suis partiellement d'accord. Toutefois, je crois qu'il n'y a pas d'absolu, et qu'il ne vaut pas "toujours" mieux en rire. Le pouvoir sait, à terme, s'approprier les armes du peuple.

    Il en fut ainsi de la religion elle-même, par exemple: le christianisme fut l'outil des faibles instrumentalisée par la suite par le pouvoir. Je dis qu'il faut analyser le type d'humour en question avant de porter un jugement. L'humour prometteur porterait en lui une critique de l'ordre établi, et une attaque à la potentialité de son pouvoir de domination. Or, qu'est-ce qu'on raille, au Québec? Est-ce bien le pouvoir politique, ou l'action politique? S'il s'agit de l'action, presque d'un acte de prestidigitation, le pouvoir réussi alors à inverser les positions du problème et de la solution, de la puissance et l'impuissance, nous faisant prendre pour résistance notre domination. Dès lors, qui corporalise qui, croyez-vous?

    De là, la nécessité impérieuse d'une saine méfiance face à la "contagion", la "dangerosité", la "capacité qu'il a d'envahir l'espace public" de l'humour. Conséquemment, la question, selon moi, est: rire, savons-nous encore bien le faire?
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  • camelot - Inscrit
    5 janvier 2012 13 h 05
    Rabelais
    Au contraire de nos comiques bornés, Rabelais usait du rire comme arme politique. Son oeuvre est spirituelle, connectée, pertinente, inventive contrairement aux tristes individus qui pataugent dans le gros et gras. Il n'aurait certainement pas manqué de les débusquer, comme tous les autres.
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  • Roland Berger - Abonné
    5 janvier 2012 15 h 40
    L'entre-nous et le rire
    Le Bye bye de 2011 a tenté de camper dans la continuité des Bye bye d'autrefois en ridiculisant les personnages politiques de l'heure. La formule est vieillie et l'équipe de Véronique Cloutier et Louis Morrissette n'a malheureusement pas cherché à proposer vraiment autre chose. À l'année prochaine et Infoman ont mieux réussi à presser le vieux citron, avec des budgets tellement plus décents. Mais la formule sera maintenue, la cote d'écoute ayant priorité sur toute autre considération, même à Radio-Canada. En passant, si Charest et Harper ne se liguent pas pour fermer cette institution, c'est qu'ils la jugent politiquement inoffensive.
    Roland Berger
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