Merci de laisser les cellulaires au vestiaire
La modernité va tellement vite qu'elle emporte parfois tout, y compris les incertitudes. Preuve: au début de la semaine dernière, il était encore possible de croire à une résistance humaine devant la prolifération des objets de communication dans notre intimité profonde. Un peu. Mais, désormais, l'expression de ce doute serait franchement hasardeuse.
C'est la faute à l'agence de marketing 11Mark aux États-Unis qui, il y a quelques jours, a levé le voile sur une énième mutation du présent avec un chiffre qui laisse perplexe: en 2012, 75 % des propriétaires d'un téléphone qu'on dit intelligent — iPhone, BlackBerry, Android et consorts — affirment l'utiliser... aux toilettes. Un millier de ces propriétaires, puisés dans toutes les strates de la population, ont été soumis à la question pour établir ce portrait.
Ces communications de salle de bains sont, sans surprise ou presque, plus répandues chez les fiers représentants de la génération Y — les 12-32 ans, quoi —, dont 91 % revendiquent cette pratique, contre 65 % chez les boomers et 80 % parmi les membres de la génération X qui, en choeur, dans le tumulte et la frénésie du quotidien, profitent des arrêts aux puits pour mettre à jour leur profil Facebook, envoyer des photos à leur mère, un rapport à leur patron, ou encore pour traquer avec un doigt l'actualité du moment sur l'écran tactile. C'est ce qu'on appelle célébrer la force du présent en la mettant sur un trône.
Dans son développement, l'humanité est donc arrivée à ce stade où, pour combattre l'angoisse très contemporaine du vide numérique — les Anglos appellent ça la FOMO, pour Fear of missing out, la peur de manquer quelque chose quand on s'éloigne d'un réseau sans fil —, le téléphone multifonctionnel, avec tous ses possibles, devient un incontournable des lieux d'aisance. Livres, magazines, bandes dessinées ou encore cigarettes, qui à une autre époque pouvaient coller à ces moments, sont, eux, envoyés au fond du trou.
L'intrusion de l'outil dans le présent — ou sa symbiose avec son propriétaire — vient d'emporter une des dernières citadelles diurnes de la solitude. Et d'autres de ces zones d'occupation du quotidien devraient rapidement connaître le même sort.
Au resto: une soucoupe pour le téléphone
Parlez-en aux restaurateurs de la côte ouest américaine, forcés, depuis quelques mois, de composer avec un phénomène qui, après avoir été émergent, commence à devenir plutôt irritant, rapportait il y a quelques jours le Los Angeles Times. Après les conversations et l'entrechoquement de la porcelaine, les «beep», «toudoudou», «ding», «bzzzz» et autres «t'es où?» rebondissent désormais, et de plus en plus, contre les murs des salles de restaurants. Et les patrons doivent modifier leurs pratiques pour suivre la cadence.
Dans cet environnement refaçonné par le numérique, des soucoupes sont maintenant mises à la disposition des clients pour qu'ils y déposent leur téléphone, loin des miettes, entre deux bouchées. Des chargeurs électriques de cellulaires leur sont offerts et, surtout, le personnel est formé pour apprendre quand et comment s'approcher d'une table avec une assiette lorsque le client a l'oreille collée sur sa machine ou le doigt actif sur la formulation d'un tweet ou d'un texto.
Un restaurateur note l'évidence, d'ailleurs: en ces lieux, l'effet d'entraînement entre adeptes du cellulaire est devenu très fort. Trop fort, même. Si quelqu'un, à une table, relève ses courriels, les autres le feront aussitôt. Là-bas, on appelle ça le phénomène du reprocell, ou reproduction des comportements attachés à un cellulaire. Pis, tout le monde reconnaît l'impolitesse du geste dans un resto mais avoue ne pas pouvoir y résister, confirmant au passage les résultats d'une étude de la Chicago University's Booth Business School, qui vient d'établir qu'un internaute résisterait plus facilement à l'appel de l'alcool et du tabac qu'à celui de Twitter et des textos. On vit une époque formidable.
C'est un peu ce qui a poussé le propriétaire du Patina de Los Angeles, un haut lieu de la branchitude gastronomique à quelques pas du Musée d'art contemporain, à faire bande à part en résistant plutôt qu'en abdiquant. À l'entrée de son établissement, un écriteau prévient les clients: l'endroit est un «havre de tranquillité» loin du «tumulte et du stress de la vie quotidienne». Les cellulaires sont admis, oui, mais dans les poches seulement.
Il y a comme un air de déjà-vu: à une autre époque, celle du poussiéreux Far West, la prolifération d'armes à feu et le stress qu'elles induisaient dans les espaces publics ont fait apparaître des vestiaires à colts et à fusils. Vestiaires que la modernité numérique est en train de faire revivre pour un autre objet. Assurément.
***
P.-S. La semaine dernière, Le Devoir invitait ses lecteurs à se projeter dans 100 ans. L'appel a été entendu et les prévisions peuvent encore être envoyées d'ici le 25 février à 2112@ledevoir.com. En complément de cette quête, un sondage sur l'avenir de l'humanité est désormais mis en ligne. Nous vous invitons à y répondre en grand nombre: www.ledevoir.com/sondage2112.
C'est la faute à l'agence de marketing 11Mark aux États-Unis qui, il y a quelques jours, a levé le voile sur une énième mutation du présent avec un chiffre qui laisse perplexe: en 2012, 75 % des propriétaires d'un téléphone qu'on dit intelligent — iPhone, BlackBerry, Android et consorts — affirment l'utiliser... aux toilettes. Un millier de ces propriétaires, puisés dans toutes les strates de la population, ont été soumis à la question pour établir ce portrait.
Ces communications de salle de bains sont, sans surprise ou presque, plus répandues chez les fiers représentants de la génération Y — les 12-32 ans, quoi —, dont 91 % revendiquent cette pratique, contre 65 % chez les boomers et 80 % parmi les membres de la génération X qui, en choeur, dans le tumulte et la frénésie du quotidien, profitent des arrêts aux puits pour mettre à jour leur profil Facebook, envoyer des photos à leur mère, un rapport à leur patron, ou encore pour traquer avec un doigt l'actualité du moment sur l'écran tactile. C'est ce qu'on appelle célébrer la force du présent en la mettant sur un trône.
Dans son développement, l'humanité est donc arrivée à ce stade où, pour combattre l'angoisse très contemporaine du vide numérique — les Anglos appellent ça la FOMO, pour Fear of missing out, la peur de manquer quelque chose quand on s'éloigne d'un réseau sans fil —, le téléphone multifonctionnel, avec tous ses possibles, devient un incontournable des lieux d'aisance. Livres, magazines, bandes dessinées ou encore cigarettes, qui à une autre époque pouvaient coller à ces moments, sont, eux, envoyés au fond du trou.
L'intrusion de l'outil dans le présent — ou sa symbiose avec son propriétaire — vient d'emporter une des dernières citadelles diurnes de la solitude. Et d'autres de ces zones d'occupation du quotidien devraient rapidement connaître le même sort.
Au resto: une soucoupe pour le téléphone
Parlez-en aux restaurateurs de la côte ouest américaine, forcés, depuis quelques mois, de composer avec un phénomène qui, après avoir été émergent, commence à devenir plutôt irritant, rapportait il y a quelques jours le Los Angeles Times. Après les conversations et l'entrechoquement de la porcelaine, les «beep», «toudoudou», «ding», «bzzzz» et autres «t'es où?» rebondissent désormais, et de plus en plus, contre les murs des salles de restaurants. Et les patrons doivent modifier leurs pratiques pour suivre la cadence.
Dans cet environnement refaçonné par le numérique, des soucoupes sont maintenant mises à la disposition des clients pour qu'ils y déposent leur téléphone, loin des miettes, entre deux bouchées. Des chargeurs électriques de cellulaires leur sont offerts et, surtout, le personnel est formé pour apprendre quand et comment s'approcher d'une table avec une assiette lorsque le client a l'oreille collée sur sa machine ou le doigt actif sur la formulation d'un tweet ou d'un texto.
Un restaurateur note l'évidence, d'ailleurs: en ces lieux, l'effet d'entraînement entre adeptes du cellulaire est devenu très fort. Trop fort, même. Si quelqu'un, à une table, relève ses courriels, les autres le feront aussitôt. Là-bas, on appelle ça le phénomène du reprocell, ou reproduction des comportements attachés à un cellulaire. Pis, tout le monde reconnaît l'impolitesse du geste dans un resto mais avoue ne pas pouvoir y résister, confirmant au passage les résultats d'une étude de la Chicago University's Booth Business School, qui vient d'établir qu'un internaute résisterait plus facilement à l'appel de l'alcool et du tabac qu'à celui de Twitter et des textos. On vit une époque formidable.
C'est un peu ce qui a poussé le propriétaire du Patina de Los Angeles, un haut lieu de la branchitude gastronomique à quelques pas du Musée d'art contemporain, à faire bande à part en résistant plutôt qu'en abdiquant. À l'entrée de son établissement, un écriteau prévient les clients: l'endroit est un «havre de tranquillité» loin du «tumulte et du stress de la vie quotidienne». Les cellulaires sont admis, oui, mais dans les poches seulement.
Il y a comme un air de déjà-vu: à une autre époque, celle du poussiéreux Far West, la prolifération d'armes à feu et le stress qu'elles induisaient dans les espaces publics ont fait apparaître des vestiaires à colts et à fusils. Vestiaires que la modernité numérique est en train de faire revivre pour un autre objet. Assurément.
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P.-S. La semaine dernière, Le Devoir invitait ses lecteurs à se projeter dans 100 ans. L'appel a été entendu et les prévisions peuvent encore être envoyées d'ici le 25 février à 2112@ledevoir.com. En complément de cette quête, un sondage sur l'avenir de l'humanité est désormais mis en ligne. Nous vous invitons à y répondre en grand nombre: www.ledevoir.com/sondage2112.
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