L'après-Shafia
Saura-t-on maintenant se donner les moyens d'éviter les crimes d'honneur?
Photo : Agence Reuters Lars Hagberg
Le cas de la famille Shafia dépasse, et de loin, la simple question de l’immigration.
Les autorités ne sont pas outillées pour faire face aux crimes d'honneur. Elles devront regarder au-delà du Code criminel pour contenir cette impensable forme de violence dirigée contre les femmes qui osent enfreindre le code moral de leur culture d'origine.
Les Pays-Bas ont été confrontés à la réalité des crimes d'honneur en 1999 avec le meurtre de Kezban Veral, abattue en plein jour par un mari qui ne supportait pas le déshonneur de son divorce. La même année, un lycéen d'origine turque a blessé par balle un camarade de classe qui avait commis l'impair de fréquenter sa soeur. Il faudra deux autres assassinats révoltants, en 2003 et 2004, pour que le pays renforce le filet de sécurité autour des femmes immigrantes.
Aujourd'hui, les Pays-Bas revendiquent l'une des politiques les plus complètes en matière de lutte contre les crimes d'honneur. Une stratégie comptant trois piliers — prévention, protection et répression — a permis d'atteindre un équilibre délicat entre la protection des femmes vulnérables sans pour autant stigmatiser des communautés tout entières, nommément les musulmans, souvent associés aux crimes d'honneur. En effet, la «violence d'honneur» (le terme englobe les crimes et les mariages forcés) traverse plusieurs cultures et elle ne carbure pas nécessairement à la ferveur religieuse.
Les Pays-Bas disposent d'un service des crimes d'honneur au sein de la police, d'un Centre national sur la violence liée à l'honneur, d'un réseau d'ONG actives dans la prévention de la violence familiale, des organisations branchées sur leur milieu, quoi. Les écoliers reçoivent une formation, les femmes sont informées des ressources d'hébergement mises à leur disposition.
Selon une étude comparative de la sociologue canadienne Anna C. Korteweg (cosignée par Gökçe Yurdakul) réalisée pour le compte de l'Institut de recherche des Nations unies pour le développement social, le modèle néerlandais est nettement plus efficace et avancé que ceux du Royaume-Uni, de l'Allemagne et du Canada.
Ce modèle ne s'est pas mis en place du jour au lendemain. Il a fallu plusieurs incidents tragiques avant que ne survienne une prise de conscience nationale dans ce pays doté d'une forte tradition multiculturaliste, comme le Canada. En résumé, les Pays-Bas ont graduellement accepté d'envisager les crimes d'honneur comme une forme de violence tournée vers les femmes, sans pour autant nier que cette violence explose dans un contexte culturel particulier. Amsterdam a résisté à la tentation de réduire le débat à un «problème» d'immigration; les Néerlandais ont vu plus loin que le choc des valeurs entre l'Occident attaché à l'égalité des sexes et l'Orient empêtré dans ses traditions archaïques, ce qui n'est pas un mince exploit quand on connaît là-bas l'importance politique de la droite.
Le discours qui stigmatise a toutes les chances d'aboutir à l'adoption de politiques «anti-immigrés ou à des politiques qui les empêchent de s'établir», constate l'étude de Mme Korteweg. Ce genre de discours, que l'on entend dans la bouche du sénateur Pierre-Hugues Boisvenu (les Shafia «ne peuvent pas être réhabilités dans les valeurs canadiennes», et ils coûteront 10 millions aux contribuables en étant en prison) ou encore dans celle du ministre de la Justice fédéral, Rob Nicholson (ces meurtres sont «barbares et inacceptables au Canada»), témoignent du dégoût et de l'opprobre qu'inspirent les crimes d'honneur. La condamnation sans appel et fort légitime des crimes d'honneur n'empêchera malheureusement pas leur répétition.
Le cancre canadien
Le procès et la condamnation pour meurtre de Mohammad Shafia, de sa femme Tooba Yahya et de leur fils Hamed relèvent de la tragédie grecque. Les filles Shafia (Zainab, Sahar et Geeti) ont toutes lancé des appels à l'aide sans être véritablement prises au sérieux. La directrice de l'école Antoine-de-Saint-Exupéry, qui avait informé la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) dès 2008, a bien raison d'être «outrée et scandalisée».
La DPJ a fermé le dossier des Shafia à deux reprises après que les filles eurent minimisé ou retiré leurs propos au sujet de la crainte que leur inspiraient Mohammad et Hamed. La directrice de la protection de la jeunesse à Montréal, Michelle Dionne, a avoué cette semaine que le crime d'honneur n'était pas «sur le radar» de l'organisme. Confrontée à «un choc culturel», la DPJ n'a pas su reconnaître que les filles Shafia revenaient sur leurs déclarations parce qu'elles avaient peur, à juste titre, de souffrir des conséquences d'une dénonciation. Ce mea-culpa de la DPJ est un pas dans la bonne direction, à la condition toutefois qu'il s'accompagne d'une prise de conscience globale et d'un changement de perspective dans l'intervention auprès des familles à risque.
Dans son étude, la professeure Korteweg porte un jugement sévère sur le modèle canadien. Douze crimes d'honneur ont été recensés depuis 2002 (16 en incluant maintenant les meurtres de Zainab, Sahar, Geeti et Rona). Et pourtant, le débat social sur le crime d'honneur est anémique. Tel était du moins le contexte en 2010, lorsque Mme Korteweg a publié son étude. Elle avait passé en revue la couverture médiatique du meurtre d'Aqsa Parvez, tuée par son père et son frère parce qu'elle refusait de porter le hidjab et qu'elle désirait vivre à l'occidentale.
Les médias ont abondamment parlé de l'affaire Parvez sous l'angle de l'intégration des immigrants de confession musulmane et de la nécessité de les protéger de la violence familiale, mais la classe politique n'a pas récupéré l'affaire. Il y a ici une absence de références culturelles dans les débats sur la violence d'honneur. Elle est souvent mise dans le fourre-tout de la violence conjugale ou familiale par certains experts qui abhorrent l'expression «crime d'honneur». Elle est ramenée au féminicide, un crime contre les femmes parce qu'elles sont femmes.
Quoi qu'on en dise, violence d'honneur et violence conjugale ne sont pas des concepts interchangeables. À titre d'exemple, la violence conjugale résulte du contrôle qu'un partenaire (trop souvent l'homme) veut exercer sur l'autre. La violence d'honneur est souvent perpétrée par plusieurs membres de la famille, y compris des femmes qui se retournent contre leurs propres filles. À ce sujet, l'affaire Shafia en est le plus triste exemple. S'il y a bien un désir rageur de contrôle de l'homme sur la femme dans la violence d'honneur, celle-ci survient après que la «fautive» (à défaut d'un meilleur terme) a brisé le code moral du clan. Elle surgit en réponse à un sentiment d'humiliation et de honte perçu par un patriarche obsédé par les «qu'en-dira-t-on» de sa communauté d'appartenance.
À London, en Ontario, un centre d'aide pour les musulmans a pris acte de ces particularités et il s'est tourné vers... la culture des gangs de rue de Chicago pour trouver des solutions. Le Family Honor Project s'est inspiré du groupe CeaseFire, qui pratique la médiation sociale dans les rues de la ville des vents, afin de prévenir les rixes meurtrières entre gangs rivaux. Le dénominateur commun? Les membres de gangs et les figures patriarcales attachées à l'honneur se sentent forcés de réagir violemment de peur que leur image et leur réputation ne soient irrémédiablement salies s'ils passent l'éponge sur des manques de respect.
Le projet CeaseFire mise sur l'expertise d'ex-membres de gangs, qui sont les mieux placés pour convaincre les petits caïds que le recours à la gâchette entraînera une spirale de violence dont tous les membres de gangs rivaux sortiront perdants. Bref, ils désamorcent la bombe des ego meurtris.
Le multiculturalisme mis au pilori
L'affaire Shafia ouvre un nouveau débat sur le crime d'honneur. Cette famille d'Afghans installée au Québec n'était pas vraiment portée sur la fréquentation des mosquées. Les quatre femmes noyées au fond d'une écluse à Kingston aspiraient à une vie de liberté; sur plusieurs points elles ressemblaient aux adolescentes ou à la tante bienveillante d'à côté.
Comment éviter d'autres manchettes funestes? Sans une saine remise en question du multiculturalisme, il sera difficile de reconnaître les facteurs de risque et d'agir en conséquence. Poussées à l'extrême, les valeurs d'ouverture et de tolérance du multiculturalisme mènent vers l'abîme du relativisme culturel. Elles empêchent l'émergence d'une politique nationale qui reconnaisse, définisse ou cible spécifiquement la violence d'honneur, constatent Korteweg et Yurdakul.
Aruna Papp, auteure d'un rapport sur la violence contre les femmes issues de l'immigration, tient un discours similaire. Battue par son père, mariée de force à 17 ans, cette survivante a dénoncé l'effet étouffant du multiculturalisme sur le débat social. La mort des filles Shafia brisera-t-elle cette culture du silence complice? L'avenir de leurs «petites soeurs» en dépend.
Les Pays-Bas ont été confrontés à la réalité des crimes d'honneur en 1999 avec le meurtre de Kezban Veral, abattue en plein jour par un mari qui ne supportait pas le déshonneur de son divorce. La même année, un lycéen d'origine turque a blessé par balle un camarade de classe qui avait commis l'impair de fréquenter sa soeur. Il faudra deux autres assassinats révoltants, en 2003 et 2004, pour que le pays renforce le filet de sécurité autour des femmes immigrantes.
Aujourd'hui, les Pays-Bas revendiquent l'une des politiques les plus complètes en matière de lutte contre les crimes d'honneur. Une stratégie comptant trois piliers — prévention, protection et répression — a permis d'atteindre un équilibre délicat entre la protection des femmes vulnérables sans pour autant stigmatiser des communautés tout entières, nommément les musulmans, souvent associés aux crimes d'honneur. En effet, la «violence d'honneur» (le terme englobe les crimes et les mariages forcés) traverse plusieurs cultures et elle ne carbure pas nécessairement à la ferveur religieuse.
Les Pays-Bas disposent d'un service des crimes d'honneur au sein de la police, d'un Centre national sur la violence liée à l'honneur, d'un réseau d'ONG actives dans la prévention de la violence familiale, des organisations branchées sur leur milieu, quoi. Les écoliers reçoivent une formation, les femmes sont informées des ressources d'hébergement mises à leur disposition.
Selon une étude comparative de la sociologue canadienne Anna C. Korteweg (cosignée par Gökçe Yurdakul) réalisée pour le compte de l'Institut de recherche des Nations unies pour le développement social, le modèle néerlandais est nettement plus efficace et avancé que ceux du Royaume-Uni, de l'Allemagne et du Canada.
Ce modèle ne s'est pas mis en place du jour au lendemain. Il a fallu plusieurs incidents tragiques avant que ne survienne une prise de conscience nationale dans ce pays doté d'une forte tradition multiculturaliste, comme le Canada. En résumé, les Pays-Bas ont graduellement accepté d'envisager les crimes d'honneur comme une forme de violence tournée vers les femmes, sans pour autant nier que cette violence explose dans un contexte culturel particulier. Amsterdam a résisté à la tentation de réduire le débat à un «problème» d'immigration; les Néerlandais ont vu plus loin que le choc des valeurs entre l'Occident attaché à l'égalité des sexes et l'Orient empêtré dans ses traditions archaïques, ce qui n'est pas un mince exploit quand on connaît là-bas l'importance politique de la droite.
Le discours qui stigmatise a toutes les chances d'aboutir à l'adoption de politiques «anti-immigrés ou à des politiques qui les empêchent de s'établir», constate l'étude de Mme Korteweg. Ce genre de discours, que l'on entend dans la bouche du sénateur Pierre-Hugues Boisvenu (les Shafia «ne peuvent pas être réhabilités dans les valeurs canadiennes», et ils coûteront 10 millions aux contribuables en étant en prison) ou encore dans celle du ministre de la Justice fédéral, Rob Nicholson (ces meurtres sont «barbares et inacceptables au Canada»), témoignent du dégoût et de l'opprobre qu'inspirent les crimes d'honneur. La condamnation sans appel et fort légitime des crimes d'honneur n'empêchera malheureusement pas leur répétition.
Le cancre canadien
Le procès et la condamnation pour meurtre de Mohammad Shafia, de sa femme Tooba Yahya et de leur fils Hamed relèvent de la tragédie grecque. Les filles Shafia (Zainab, Sahar et Geeti) ont toutes lancé des appels à l'aide sans être véritablement prises au sérieux. La directrice de l'école Antoine-de-Saint-Exupéry, qui avait informé la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) dès 2008, a bien raison d'être «outrée et scandalisée».
La DPJ a fermé le dossier des Shafia à deux reprises après que les filles eurent minimisé ou retiré leurs propos au sujet de la crainte que leur inspiraient Mohammad et Hamed. La directrice de la protection de la jeunesse à Montréal, Michelle Dionne, a avoué cette semaine que le crime d'honneur n'était pas «sur le radar» de l'organisme. Confrontée à «un choc culturel», la DPJ n'a pas su reconnaître que les filles Shafia revenaient sur leurs déclarations parce qu'elles avaient peur, à juste titre, de souffrir des conséquences d'une dénonciation. Ce mea-culpa de la DPJ est un pas dans la bonne direction, à la condition toutefois qu'il s'accompagne d'une prise de conscience globale et d'un changement de perspective dans l'intervention auprès des familles à risque.
Dans son étude, la professeure Korteweg porte un jugement sévère sur le modèle canadien. Douze crimes d'honneur ont été recensés depuis 2002 (16 en incluant maintenant les meurtres de Zainab, Sahar, Geeti et Rona). Et pourtant, le débat social sur le crime d'honneur est anémique. Tel était du moins le contexte en 2010, lorsque Mme Korteweg a publié son étude. Elle avait passé en revue la couverture médiatique du meurtre d'Aqsa Parvez, tuée par son père et son frère parce qu'elle refusait de porter le hidjab et qu'elle désirait vivre à l'occidentale.
Les médias ont abondamment parlé de l'affaire Parvez sous l'angle de l'intégration des immigrants de confession musulmane et de la nécessité de les protéger de la violence familiale, mais la classe politique n'a pas récupéré l'affaire. Il y a ici une absence de références culturelles dans les débats sur la violence d'honneur. Elle est souvent mise dans le fourre-tout de la violence conjugale ou familiale par certains experts qui abhorrent l'expression «crime d'honneur». Elle est ramenée au féminicide, un crime contre les femmes parce qu'elles sont femmes.
Quoi qu'on en dise, violence d'honneur et violence conjugale ne sont pas des concepts interchangeables. À titre d'exemple, la violence conjugale résulte du contrôle qu'un partenaire (trop souvent l'homme) veut exercer sur l'autre. La violence d'honneur est souvent perpétrée par plusieurs membres de la famille, y compris des femmes qui se retournent contre leurs propres filles. À ce sujet, l'affaire Shafia en est le plus triste exemple. S'il y a bien un désir rageur de contrôle de l'homme sur la femme dans la violence d'honneur, celle-ci survient après que la «fautive» (à défaut d'un meilleur terme) a brisé le code moral du clan. Elle surgit en réponse à un sentiment d'humiliation et de honte perçu par un patriarche obsédé par les «qu'en-dira-t-on» de sa communauté d'appartenance.
À London, en Ontario, un centre d'aide pour les musulmans a pris acte de ces particularités et il s'est tourné vers... la culture des gangs de rue de Chicago pour trouver des solutions. Le Family Honor Project s'est inspiré du groupe CeaseFire, qui pratique la médiation sociale dans les rues de la ville des vents, afin de prévenir les rixes meurtrières entre gangs rivaux. Le dénominateur commun? Les membres de gangs et les figures patriarcales attachées à l'honneur se sentent forcés de réagir violemment de peur que leur image et leur réputation ne soient irrémédiablement salies s'ils passent l'éponge sur des manques de respect.
Le projet CeaseFire mise sur l'expertise d'ex-membres de gangs, qui sont les mieux placés pour convaincre les petits caïds que le recours à la gâchette entraînera une spirale de violence dont tous les membres de gangs rivaux sortiront perdants. Bref, ils désamorcent la bombe des ego meurtris.
Le multiculturalisme mis au pilori
L'affaire Shafia ouvre un nouveau débat sur le crime d'honneur. Cette famille d'Afghans installée au Québec n'était pas vraiment portée sur la fréquentation des mosquées. Les quatre femmes noyées au fond d'une écluse à Kingston aspiraient à une vie de liberté; sur plusieurs points elles ressemblaient aux adolescentes ou à la tante bienveillante d'à côté.
Comment éviter d'autres manchettes funestes? Sans une saine remise en question du multiculturalisme, il sera difficile de reconnaître les facteurs de risque et d'agir en conséquence. Poussées à l'extrême, les valeurs d'ouverture et de tolérance du multiculturalisme mènent vers l'abîme du relativisme culturel. Elles empêchent l'émergence d'une politique nationale qui reconnaisse, définisse ou cible spécifiquement la violence d'honneur, constatent Korteweg et Yurdakul.
Aruna Papp, auteure d'un rapport sur la violence contre les femmes issues de l'immigration, tient un discours similaire. Battue par son père, mariée de force à 17 ans, cette survivante a dénoncé l'effet étouffant du multiculturalisme sur le débat social. La mort des filles Shafia brisera-t-elle cette culture du silence complice? L'avenir de leurs «petites soeurs» en dépend.
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