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Médias - Les limites de l'inacceptable

Stéphane Baillargeon   6 février 2012  Médias
Les escarmouches se multiplient, parce que la guerre continue. Un combat culturel, une guerre de valeurs et de principes, très postmoderne, où les médias jouent un rôle central.

Vendredi dernier, le Conseil canadien des normes de la radiotélévision (CCNR) a rendu son jugement au sujet de l'entrevue-matraque avec la danseuse Margie Gillis diffusée par Sun News le 1er juin. L'animatrice Krista Erickson avait alors cuisiné la danseuse-chorégraphe au sujet de ses subventions et ridiculisé sa gestuelle. Pas moins de 6676 plaintes de citoyens plus tard, le verdict dit tout simplement que le travail était «acceptable». Mme Erickson était «libre d'afficher ses préjugés personnels» et Mme Gillis a pu se défendre. C'est tout.

La veille, jeudi, le ministre du Patrimoine canadien, James Moore, affichait ses propres préjugés à son tour en déclarant «inacceptable» la diffusion de la série française Hard sur le site Tou.tv en accès libre. Il a donc fait pression sur le proprio du site, la Société Radio-Canada (SRC), et obtenu une restriction de l'horaire de diffusion (entre minuit et 4h) de cette production pour 16 ans et plus, campée dans le milieu de la porno, avec des scènes assez explicites. Des députés de l'opposition ont appuyé l'intervention ministérielle.

Cette fois encore, le réseau Sun, propriété de Quebecor, s'est retrouvé à la source de la dénonciation d'un usage jugé inapproprié des fonds publics par le réseau d'État honni. «Voilà ce qu'est la CBC pour vous», a écrit dans le Toronto Sun l'idéologue libertarien Ezra Levant, ennemi public numéro un du diffuseur public. «C'est comme dans Sa Majesté des mouches: il n'y a pas d'adultes pour veiller au grain. Seulement un tas de fonctionnaires surpayés, syndiqués qui aiment la porno et ne veulent pas dévoiler combien ils paient pour l'obtenir.»

Dans un cas comme dans l'autre, le même argument comptable, la même perspective de béotien inculte (feinte ou réelle, peu importe), la même démagogie. Tout se tient dans cette offensive, des déclarations du sénateur Boisvenu sur la peine de mort à l'abolition du registre des armes à feu, de la répression des jeunes délinquants à la nouvelle passion monarchiste.

Une nouvelle «guerre culturelle» est déclenchée au pays entre des camps aux valeurs diamétralement opposées. Au temps des libéraux de Pierre Elliott Trudeau, la Chambre des communes n'avait rien à faire dans la chambre des citoyens, d'où la décriminalisation de l'homosexualité, par exemple. Au nouveau temps des conservateurs de Stephen Harper, le gouvernement et ses alliés médiatiques objectifs repartent en croisade morale.

Seulement, ridiculiser une création culturelle, c'est une chose. Intervenir du haut de l'État dans une programmation, c'est finalement beaucoup plus troublant.

«Le ministre Moore a contacté la SRC et lui a demandé de revoir l'ensemble de ses contenus en ligne pour s'assurer qu'une programmation offensante comme celle-ci ne soit répétée», a répété au Devoir l'attaché de presse Sébastien Gariepy.

Cette franche volonté de censure marque l'adieu au «arms length principle» si cher au gouvernement d'inspiration britannique. Selon cette règle, un organisme subventionné jouit d'une indépendance totale par rapport à l'État bailleur de fonds, une condition jugée névralgique en matière de justice, d'information et de culture. Avec les conservateurs, le bras de distance devient un bras d'honneur.

On comprend Radio-Canada d'obtempérer, même à contre-coeur, puisque sa survie semble en jeu à moyen terme. Dans quelques semaines, le même gouvernement devrait d'ailleurs commencer à lui taper dans le budget à bras raccourcis.

Où s'arrêtera cette volonté de surveiller et punir? Le jour même où le ministre Moore fustigeait Tou.tv, ARTV diffusait Xanadu, un épisode de la série française du réalisateur québécois Podz, elle aussi campée dans le milieu de la porno. Le lendemain, une chaîne câblée diffusait un autre épisode de The Right Hand, série subventionnée racontant les aventures d'un jeune cinéaste canadien embauché au sein d'une maison de production de films coquins.

Dans les deux cas sous perfusion étatique, les scènes osées paraissent autrement explicites. Alors, pourquoi ne pas interdire ces oeuvres-là? Pourquoi même s'arrêter à la censure d'oeuvres de fiction se penchant sur l'industrie (privée) de la porno, un phénomène social incontournable? Pourquoi ne pas bloquer le financement public de séries critiquant l'armée, la «phynance» ou Sa Majesté?

On y arrivera, certainement, d'une manière ou d'une autre. À la guerre culturelle comme à la guerre culturelle...
 
 
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  • Marcel Bernier - Inscrit
    6 février 2012 01 h 14
    Complètement d'accord...
    Nous sommes en guerre culturelle!
    La Charte canadienne des droits et libertés, qui forme la partie I de la Loi constitutionnelle de 1982, garantit les droits et libertés qui y sont énoncés et elle énonce que « le Canada est fondé sur des principes qui reconnaissent la suprématie de Dieu et la primauté du droit ».
    Nos béotiens, à Ottawa, interprètent cela comme la primauté du droit divin, la volonté divine ayant préséance sur la volonté générale des hommes et des femmes qui habitent ce pays. Voilà une des raisons pourquoi le Québec n'a jamais ratifié le rapatriement de la constitution en 1982.
    Et voilà aussi pourquoi l'ensemble des lois que le gouvernement conservateur fait voter en Chambre peuvent être jugées inconstitutionnelles. D'ailleurs, à la limite, ce gouvernement est inconstitutionnel.
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  • robindesbois50 - Inscrit
    6 février 2012 07 h 36
    Très grave
    Peu après avoir restreint les heures de la télésérie Hard, Tou.tv a retiré sans explications la série britannique Shameless, une autre série cotée 16 , qui ressemble beaucoup aux Bougons. Questionnée sur les raisons de ce retrait par de nombreux Internautes sur la page Facebook de tou.tv, l'institution fait obstinément la sourde oreille et ne daigne pas répondre à ses auditeurs. Si James Moore et Québécor commencent à travailler sur la programmation de Radio Canada et de tou.tv, et que ces derniers refusent de rendre des compte à leurs auditeurs, leur existence restera-t-elle encore pertinente très longtemps? (voir lien ci-bas pour plus de détails et vous faire entendre)

    http://leglobe.ca/blog/2012/02/cachez-ces-fesses/

    http://fr-fr.facebook.com/TOU.TV?sk=wall
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  • Fabien Nadeau - Inscrit
    6 février 2012 07 h 38
    Pessimisme
    Les interventions du gouvernement royal Harper me font peur. Rien de ce qui a coloré nos existences depuis 50 ans ne trouve grâce à leurs yeux, sauf l'argent.

    On se retrouve avec des dirigeants qui ont souffert pendant des années dans l'opposition et qui se retrouvent majoritaires avec une mentalité de vengeance.

    Je suis pessimiste, car nous avons un premier ministre qui est un roublard: ce qu'il dit choque un peu, ou beaucoup, mais ce qu'll ne dit pas et concocte en officine est encore plus dangereux.

    Les interventions du ministre Moore dans les affaires de Radio-Canada sont déplacées. Il faut le dire.

    Mais elles ont l'avantage de révéler la vraie nature des conservateurs. Ayons-les à l'oeil.
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  • Jacques Saint-Cyr - Inscrit
    6 février 2012 09 h 15
    Hard, une excellente émission française
    Il n'y avait dans cette émission drôle que de bonnes images et un jeu talenteux et fin des acteurs. Dans cette histoire d'une veuve entraînée malgré elle dans la gestion "éclairée" d'une entreprise de porno, on pouvait trouver une excellente illustration du goufre qui sépare le pornographique du sentiment amoureux. Et vlan pour les politiciens imbéciles empreints de la nouvelle orthodoxie conservatrice. La sirupeuse moralité du gouvernement Harper me gêne de plus en plus.
    "Il y a deux sortes de tyrannie; une réelle, qui consiste dans la violence du gouvernement; et une d'opinion, qui se fait sentir lorsque ceux qui gouvernent établissent des choses qui choquent la manière de penser d'une nation"... Montesquieu.
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  • ulrich1961 - Inscrit
    6 février 2012 11 h 05
    liberté
    J'espère que nos amis les libertariens du Québec vont aller à la barricade pour dénoncer ce geste d’un ministre du patrimoine qui relève de la censure. Sinon le mot liberté sonne creux et on conclura que leurs propos sont de la simple rhétorique!
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  • Geoffroi - Abonné
    6 février 2012 11 h 33
    Pourquoi pas en effet?
    « Pourquoi ne pas bloquer le financement public de séries critiquant l'armée, la «phynance» ou Sa Majesté?

    Pourquoi ne pas aussi critiquer le financement public et privé d'émissions d'affaires publiques de la SRC et de TVA soulignant, entre autres, ad nauseam, les ditirambiques visites, sans contreparties démocratiques, de la royauté britannique. N'oublions pas aussi le téléjournal de la SRC avec ses gentils débats pas trop dérangeants - Merci M. Charest d'avoir bavardé avec nous - et reportages comportant souvent le drapeau du pays dans le décor.
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  • Leys - Inscrit
    6 février 2012 14 h 42
    Comment tuer la douceur de vivre...
    Avec leurs fureurs et leur rhétorique de la peur hargneuse et belliqueuse, ces enragés de la droite sont en train de tuer ce qui faisait du Canada, qu'on fusse ou non séparatiste, un pays de la douceur de vivre. Les médias, la justice, les syndicats, la fonction publique, la paix linguistique, les droits des femmes et des homosexuels, rien n'est à l'abri du bulldozer idéologique de ces fanatiques fascisants : "travail, famille, patrie", qu'ils disaient.
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  • Daniel Lemieux - Inscrit
    6 février 2012 15 h 38
    Et Don Cherry dans tout ça ?
    Votre constat est déprimant, mais hélas, bien près de la réalité...

    Par contre, on ne retrouvera à peu près personne chez nos amis du ROC pour critiquer Don Cherry et ses propos incendiaires.
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  • Jean-Guy Nadeau - Abonné
    6 février 2012 16 h 16
    Semeurs de haine
    Vraiment le Fox News du nord avec ses semeurs de haine! Faudrait pas qu'ils nous fassent ressembler à ce qu'il y a de pire aux USA. Et Newt Gingrich, ça vous dit quelque chose?
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  •  
  • Bernard Gadoua - Inscrit
    6 février 2012 16 h 43
    Attendez le budget à la fin du mois!
    On a rien vu encore. Les Conservateurs nous ont habitué au fil des ans à inclure une foule de mesures non-budgétaires dans la présentation du budget annuel. Il fallait quelques fois quelques semaines avant que l'opposition se réveille pour dénoncer ses mesures qui n'avaient pas leur place dans un énoncé budgétaire. Pour ce premier budget majoritaire, et nous ayant annoncé des coupures de $8 milliards, il n'y a aucun doute que la culture va comprendre ce que veux dire le mot «hache» ou même celui de «tronçonneuse» pour reprendre des métaphores forestières qui vont comme un gant à notre unifolié national. Radio-Canada, mais de nombreuses autres organisations privées goûteront cette médecine prophylactique qui sera fondée sur les goûts personnels de ces incultes personnages. J'ai bien peur que la même la fleur de lys qui orne notre drapeau n'apparaisse fanée, compte tenu que la concentration de la création culturelle canadienne est «géolocalisée» entre l'Outaouais et la Baie des Chaleurs.

    @BGadoua
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  •  
  • Western Girl - Inscrite
    8 février 2012 10 h 32
    Bien écrit
    Je ne sais pas où je me situe par rapport à ce que vous avez écrit mais j'aime bien la façon dont vous l'avez fait. À la fois léger et sérieux. Bravo!
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